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Témoignage V125

Par instinct de survie, elle a enduré les viols, mais cela a gâché sa vie.

J’avais 25 ans au moment du génocide. A Gikongoro, le génocide a commencé par la région de Bunyambilili. Nous avons vu les maisons brûler. Après quelques jours, les massacres ont atteint Kamegeri, région voisine de la nôtre, mais on n’avait pas encore débuté les massacres à proprement parler ; on ne faisait que démolir les maisons et manger les vaches des Tutsi.

Nous avons réalisé que cela allait bientôt arriver dans notre localité et nous nous sommes réfugiés dans la cellule de Nzega chez un ami Hutu. J’étais avec d’autres femmes et nous y avons vécu pendant un mois et demi.

Pendant que nous étions chez cet ami, il menaçait de me chasser si je refusais d’avoir des relations sexuelles avec lui. Il profitait de l’absence de sa femme, quand elle était au champ, pour me violer.
Les femmes qui vivaient avec nous ne s’en apercevaient pas. Je ne sais pas si elles aussi subissaient le même sort que moi.

Je n’ai pas compté le nombre de fois qu’il m’a violée mais les viols étaient nombreux, puisque j’y ai vécu longtemps. J’ai quitté son domicile le jour où les militaires français sont arrivés à Murambi et je suis allée dans le camp de réfugiés de Murambi.

Il ne m’a rien fait d’autre, mais ce qu’il a fait était suffisant pour gâcher ma vie. Ça m’a dépassée, je n’ai rien pu faire. Comme tout être humain, j’avais peur de mourir. La vie est précieuse mais aujourd’hui, je réalise qu’il aurait mieux valu mourir.

J’ai un enfant de cet homme, qui a actuellement huit ans. J’ai accepté ce qui m’est arrivé et j’éduque l’enfant comme les autres. Je ne souffre pas d’autres conséquences de ces viols.

Je ne me suis pas fait examiner pour voir si j’avais attrapé le SIDA. J’y pense mais souvent, j’ai peur de ce qui pourrait en résulter. Savoir que j’ai le SIDA ou ne pas le savoir, ça m’est égal. Au moins, maintenant que je ne le sais pas, je suis tranquille et je vis normalement. Le savoir serait un fardeau de plus.

L’homme qui m’a violée réside actuellement à Kigali, précisément à Gisozi. Je ne l’ai pas dénoncé à la justice, puisque je vois bien qu’il est plus riche que moi et je sais qu’il peut facilement corrompre les juges.
Je n’ai pas de moyens ; j’ai à peine de quoi nourrir mes enfants. Je ne peux pas perdre ce que j’ai dans un procès inutile. Cependant, je suis bien consciente que ce qu’il a fait est un crime grave et je regrette de constater que je n’ai pas pu le traduire en justice.

Mes parents sont morts avant le génocide. Je vivais alors avec mes deux petits frères, dont l’un a été tué pendant le génocide et l’autre est devenu handicapé suite aux coups de gourdin qu’il a reçus lors du génocide. Ce dernier vit avec moi jusqu’à aujourd’hui. Nous vivons dans une agglomération construite par une ONG irlandaise.

En plus de l’enfant que j’ai eu avec l’homme Hutu chez qui j’avais trouvé refuge, j’ai mis au monde deux autres enfants d’un même père, avec qui je n’ai pas conclu de mariage légitime. C’est lui qui m’assiste mais nous ne vivons pas ensemble, puisqu’il a une autre épouse légale. Quand il n’a pas de moyens, c’est moi qui dois me débrouiller pour nourrir les enfants.

Je ne suis pas membre d’AVEGA (Association des Veuves du Génocide) et je ne bénéficie donc pas de son assistance. Le FARG (Fonds National pour l’Assistance aux Rescapés du Génocide) m’aide dans le domaine de la santé : il me paie les frais des soins médicaux.

Pour ce qui est de la justice, je n’ai jamais déposé plainte contre personne mais j’ai quand même témoigné contre ceux qui ont été traduits en justice par les autres membres de ma famille ou d’autres voisins survivants. Beaucoup ont bénéficié dernièrement de la grâce présidentielle et ont été libérés.

Je souhaiterais avoir de l’argent pour un projet d’élevage ou pour lancer un petit commerce. Ainsi, les revenus de ces projets m’aideraient à survivre.

Témoignage recueilli à Gikongoro le 25 février 2003,
Par Pacifique Kabalisa.