Centre pour la prévention des crimes contre l'humanité

Accueil / Les témoignages / Témoignage V126

Témoignage V126

Hutu, elle a été punie pour avoir caché un Inyenzi.

J’avais 28 ans au moment du génocide. J’étais mariée à un agriculteur. Depuis longtemps, je ne m’entendais pas avec ma belle-famille ; elle voulait chercher une autre femme pour mon mari. Ainsi, quelques mois avant le génocide, mon mari m’a quittée et a loué une maison non loin de chez moi, où il s’est installé avec une autre femme. Nous avions ensemble quatre enfants et j’étais enceinte du cinquième.

Chez nous, les massacres ont débuté vers le 10 avril, juste trois jours après le crash de l’avion de Habyarimana. Des Hutu se sont mis à brûler les maisons des Tutsi. Moi, je n’ai jamais quitté mon domicile.

Un jour, mon beau-frère a amené un homme que je ne connaissais pas chez moi et m’a ordonné de le cacher. J’ai suivi ses ordres mais après une semaine, les tueurs sont venus le chercher pour l’assassiner.
Ils étaient nombreux. Parmi eux, j’ai pu en reconnaître quelques-uns qui sont pour la plupart en liberté.

Plus tard, j’ai su qui était l’homme que je cachais. Les Interahamwe m’ont dit que je méritais une punition car j’avais gardé un Inyenzi chez moi. Je devais le tuer moi-même. J’ai refusé de faire ce maudit travail et ils ont décidé de nous tuer tous les deux.

Ils nous ont emmenés vers le lieu où nous devions mourir mais en cours de route, j’ai croisé un de mes cousins qui était, lui aussi, un Interahamwe. Il n’a pas voulu que je sois tuée et il m’a prise discrètement par le bras, pour m’emmener loin des tueurs.

Ces derniers se sont concentrés sur l’homme que j’avais caché ; mon cousin a rejoint le groupe pour le tuer. Mais neuf de ces assassins avaient remarqué mon absence et ils m’ont suivie.
Ainsi, ils m’ont ramenée chez moi et à tour de rôle, ils m’ont violée après m’avoir battue. Ils m’ont laissée en train de saigner. Je suis restée chez moi en essayant de calmer les douleurs avec quelques plantes et de l’eau chaude.

Plus tard, quand les autres ont fui vers la RdC (République démocratique du Congo – ex-Zaïre), je suis partie avec eux et dans un camp à Bukavu, j’en ai profité pour me faire soigner. Malheureusement, par après, j’ai mis au monde un enfant mort-né.

Je suis rentrée au Rwanda en 1996. Quand je suis arrivée, j’ai constaté qu’ils avaient détruit ma maison. J’ai été, par conséquent, obligée de chercher refuge chez les voisins.
Plus tard, j’ai été aidée par une dame blanche qui m’avait trouvée dans un centre d’accueil et je me suis construit une maison.
La dame blanche était au courant de mes problèmes et me donnait un peu d’argent que j’utilisais pour la construction. Elle m’a aussi aidée pour faire le dépistage du VIH/SIDA. Je suis séropositive.

Pour le moment, je suis malade et je souffre des séquelles des coups. En effet, j’ai souvent des vertiges et des maux de tête. Je vis dans ma maison depuis 2001 avec mes enfants qui sont tous à l’école primaire. Je les élève seule et ce n’est pas toujours facile, à cause de mon état de santé.

Le FARG (Fonds National pour l’Assistance aux Rescapés du Génocide) m’octroie une assistance en matière de soins de santé.

J’ai un problème avec les Hutu alors que je suis également Hutu ; ils me traitent de traître car j’ai caché cet homme et j’ai aussi témoigné contre un de mes violeurs. Même si pour le moment il est libéré, sa famille me regarde d’un mauvais œil.

Témoignage recueilli à Gikongoro le 3 mars 2003,
Par Pacifique Kabalisa.