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Témoignage V127

Chassée par l’évêque, chassée par ses amis, elle n’a pas pu échapper aux militaires des FAR.

Le génocide a été déclenché alors que j’étais chez moi, à Gikongoro. Tout près de l’entrée de notre enclos, il y avait une barrière de la gendarmerie. Les gendarmes nous ont empêchés de passer cette barrière. Au début du génocide, ça faisait quatre mois que mon mari avait été licencié de son travail, parce que l’évêque pour lequel il travaillait disait que son chauffeur était un Inkotanyi.

Trois semaines avant le début du génocide, les gens ont commencé à nous tenir à distance. Lorsque mon mari était encore chauffeur de l’évêque, ils sont partis à Kigali pour une réunion de trois jours et mon mari y a passé tous ces jours sans manger. Il paraît que l’archevêque a empêché ses domestiques de faire entrer un Inyenzi dans sa maison. Revenus à Gikongoro, on lui a conseillé de chercher un travail ailleurs et il s’est livré au commerce du charbon.

La nouvelle de la mort du Président Habyarimana nous est parvenue le matin du 7 avril par un communiqué diffusé à la Radio Rwanda. A la barrière qui était tout près de notre habitation, on nous a empêchés de passer, nous disant que le Président était tué par nos « apparentés ».

Le soir du même jour, un groupe de policiers a distribué des lampes torches aux voyous de la ville de Gikongoro. A partir de ce moment, nous n’avons plus passé la nuit à la maison mais dans la brousse.

Le lendemain matin, nous sommes allés demander refuge à l’évêché mais ils nous ont chassés, disant qu’ils ne voulaient pas de Tutsi chez eux. Nous avons alors quitté cet endroit et nous sommes allés dans une école près de l’église de Gikongoro. Nous entendions des miliciens pousser des cris : les habitations des Tutsi étaient en train de brûler et les miliciens pillaient leurs biens. Le préfet de Gikongoro leur avait ordonné de piller les biens des Tutsi avant de les exterminer.

Nous avons passé trois jours dans cette école et quand l’Evêque est revenu de Kigali, il a ordonné de nous chasser.
On nous a conduits à Murambi, dans les bâtiments d’une école technique. Il y avait beaucoup de réfugiés ; certains sont partis à pieds, d’autres ont été transportés en véhicule. J’y ai passé deux jours.

J’avais un enfant et une grossesse presque à terme. Après deux jours, je devais accoucher, alors qu’on était très nombreux et que l’endroit était sale. Mon beau-père m’a accompagnée. Puisqu’il voyait que la situation était tendue, il m’a emmenée chez un ami Hutu. Nous voyions très bien que nous allions être exterminés, puisque dans d’autres régions de la préfecture de Gikongoro, la communauté Tutsi avait été complètement décimée.

Je suis partie avec mon fils aîné, puisqu’il voulait me suivre. Nous avons passé deux nuits dans la forêt. J’ai toqué aux portes de trois maisons appartenant à nos amis mais tous nous ont chassés.

J’avais une petite radio et je pouvais suivre les nouvelles. J’ai alors entendu sur Radio Rwanda que les Inkotanyi avaient pris la ville de Nyanza. Je venais de passer plusieurs jours dans la forêt et j’ai pris le chemin vers Nyanza. J’ai mis mon enfant au monde en cours de route, alors que j’étais toute seule avec mon autre garçon.

J’ai continué ma route et j’ai rencontré les militaires de l’APR (Armée Patriotique Rwandaise) à la rivière de Mwogo.

Quand nous étions encore dans cette école, les militaires des FAR (Forces Armées Rwandaises) qui faisaient la garde de la barrière, dont un certain Rutikanga, m’ont violée. Rutikanga a commencé le premier et a dit aux autres que ça faisait vraiment plaisir d’avoir des relations sexuelles avec une femme enceinte. Un autre qui était avec lui, m’a saisie à son tour et m’a, lui aussi, violée.

Après leur acte, ils ont commencé à discuter de mon sort ; l’un disait qu’il fallait m’éventrer pour tuer cet enfant Tutsi qu’il appelait « serpent », et l’autre lui demandait de me laisser, pour qu’ils puissent se servir de moi afin de satisfaire leurs désirs sexuels.
Mon beau-père et mon époux étaient là ; ils étaient à bout mais ne pouvaient rien faire. Les tueurs m’ont laissée lorsqu’ils ont été appelés à la barrière.

Mon beau-père m’a cachée parmi les autres réfugiés et quand ils sont revenus, ils ne m’ont pas trouvée. Ils ne m’ont pas frappée mais ce qu’ils ont fait dépasse de loin les coups.
Ne m’ayant pas trouvée dans la foule des réfugiés, ils ont violé ma belle-sœur et l’ont mutilée avec des bouts de bois pointus. Elle saignait beaucoup lorsque nous sommes partis à Murambi.

Quand nous avons rencontré les Inkotanyi, ils nous ont conduits au bureau communal de Maraba, à Butare. Nous avons vécu là-bas avec d’autres gens, accueillis et protégés par cette armée.
Les agents de MSF (Médecins Sans Frontières) m’ont soignée.

Après quelques jours, le petit frère de mon mari, qui était militaire de l’APR, est venu me voir. Il m’a laissée là, espérant revenir me prendre par après. Malheureusement, après quelques jours seulement, il a été tué par une mine anti-personnelle.

Je souffre toujours des conséquences des viols et du génocide en général. J’ai été traumatisée. J’ai des règles prolongées et trop rapprochées. Je me suis fait soigner mais ça ne passe pas. On m’a transférée au CHK (Centre Hospitalier de Kigali) mais je n’ai plus les moyens d’y aller. Je ne sais pas si j’ai attrapé le SIDA car je ne me suis pas fait examiner.

Mes machines à coudre ont toutes été pillées. Après le génocide, j’ai eu un travail, mais le contrat de travail était à durée déterminée. J’ai racheté une machine à coudre et lorsque mon contrat a touché à sa fin, j’ai commencé à coudre.
Je louais une maison et à un certain moment, je n’avais pas de quoi payer le loyer ; ma machine a été saisie par le propriétaire de la maison. Le propriétaire est mort mais je ne sais pas où je peux retrouver ma machine.

Je n’ai pas su traduire en justice ceux qui m’ont violée mais j’ai quand même dénoncé ceux qui ont massacré les Tutsi à Murambi. L’un a reçu la peine de mort ; les autres, je n’ai pas eu de nouvelles quant à leur sort. Ils étaient dans le groupe de Kalinda et ses co-auteurs et ils ont été jugés et condamnés ; nous ne savons pas s’ils sont encore en vie ou s’ils ont fait appel.

Je suis membre d’AVEGA (Association des Veuves du Génocide) mais elle n’a rien fait en matière d’assistance. Peut-être que maintenant, cette association pourrait mieux connaître nos problèmes et nous assister, étant donné qu’elle a ouvert dernièrement un bureau à Gikongoro.

Le FARG (Fonds National pour l’Assistance aux Rescapés du Génocide) nous paie les frais de santé.

La maison que j’habite a été construite par une ONG irlandaise appelée TROCAIRE, dans le cadre des projets d’habitats groupés préconisés par le régime après le génocide. Les maisons ne sont pas solides et certaines sont déjà détruites.

Pour ce qui est de mes souhaits en assistance, la première chose serait de me faire soigner, pour que je sois complètement guérie. Je souhaiterais aussi avoir une machine à coudre pour pouvoir assurer ma survie et celle de mes enfants.

Concernant le domaine juridique, je demanderais une assistance pour la succession des biens de mon mari. Ma belle-sœur, qui réside à Kigali, s’est approprié notre domaine.

Je me trouve face à un dilemme pour lequel je ne trouve pas de solution. D’une part, je me dis qu’il ne faut pas courir derrière le matériel de ceux qui ont été tués mais d’autre part, je me dis que c’est nécessaire pour la survie de mes enfants. J’ai déposé ma plainte au tribunal du canton mais le problème persiste ; on n’a pas encore prononcé le jugement.

Quant à ceux qui ont assassiné les miens, ils sont presque tous libres. Concernant ceux qui ont été emprisonnés, je ne sais pas s’ils sont encore enfermés. J’attends de les voir parmi ceux qui ont été libérés par le Président et qui sont encore dans les camps de solidarité.

Témoignage recueilli à Gikongoro le 25 février 2003,
Par Pacifique Kabalisa.