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Témoignage V128

Elle n’a pas les moyens de faire le test de dépistage du sida ni de faire photographier ses enfants pour qu’ils reçoivent une carte du FARG.

J’avais 40 ans au moment du génocide. J’habitais le secteur de Gitega, de la commune de Kinyamakara, avec mon mari agriculteur, comme moi. Nous avions sept enfants. Une semaine après le crash de l’avion de Habyarimana, les choses se sont gâtées dans notre localité. Les Interahamwe ont attaqué notre maison et l’ont brûlée.

Ce jour-là, j’ai pris mes enfants et nous sommes allés nous cacher dans une maison inhabitée. Mais un voisin Hutu nous a vus ; il connaissait la maison car elle appartenait à son grand-père. Par ailleurs, aujourd’hui, il est en liberté, depuis trois ans.

Après quelques jours seulement dans cette maison, il est venu vers notre cachette. Je ne savais pas qu’il était seul et j’avais caché mes enfants dans un clapier. Il m’a trouvée seule dans la maison et m’a dit qu’il allait nous dénoncer si je ne couchais pas avec lui. Ainsi, il m’a violée mais il l’a fait une seule fois ; il n’est plus revenu.

Un autre jour, je suis allée chercher des patates douces dans un champ ; les enfants avaient très faim. Quand je suis arrivée dans le champ, j’y ai trouvé d’autres femmes en train de creuser la terre à la recherche de patates.
Puis un Interahamwe – qui est pour le moment en prison – m’a obligée à coucher avec lui, en me montrant un morceau de bois bien taillé avec lequel il allait me transpercer si je n’acceptais pas.

Quand cet homme a fini de me violer, il m’a laissé partir et j’ai rejoint mes enfants. Deux d’entre eux ont décidé d’aller se réfugier à la paroisse de Cyanika, tandis que les autres sont restés avec moi et nous avons pris ensemble la route pour aller chez mes parents. Nous y avons vécu jusqu’à la fin du génocide, car je suis d’origine ethnique Hutu et mes parents n’étaient pas visés par le génocide.

Quand nous sommes rentrés, nous avons d’abord vécu dans une maison en mauvais état. Plus tard, la Caritas a construit une agglomération et nous y avons reçu une maison.

Pour le moment, je vis avec trois de mes enfants. Les deux qui étaient partis à Cyanika ont été tués, ainsi que leur père. Il y en a aussi un qui est mort après les massacres, suite à une maladie. L’aîné s’est marié. Un seul parmi eux étudie à l’école primaire ; les autres n’ont pas voulu poursuivre leurs études.

Je n’ai pas fait de dépistage pour voir si j’avais le SIDA. Je ne bénéficie d’aucune assistance, à part celle du FARG (Fonds National pour l’Assistance aux Rescapés du Génocide) qui m’aide en matière de soins de santé. Mais je n’ai pas de moyens de faire prendre des photos des enfants pour les mettre sur les cartes ; ils n’en ont donc pas. Cela me cause un problème quand ils tombent malades et qu’il faut les faire soigner.

En ce qui concerne notre survie, je cultive nos champs et nous arrivons à survivre tant bien que mal. En effet, les terrains ne sont plus fertiles et nous n’avons pas de bétail pour récupérer le fumier.

Témoignage recueilli à Gikongoro le 24 février 2003,
Par Pacifique Kabalisa.