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Témoignage V129

Séropositive suite aux viols, sa priorité est de se soigner pour assurer l’avenir de ses enfants.

J’avais 31 ans au moment du génocide. Je suis originaire de Cyangugu. Je m’étais mariée à un homme originaire de Gitarama et nous résidions à Kigali pendant le génocide. Mon époux était chauffeur de poids lourds.

Le génocide nous a frappés à Kigali. Nous avons fui avec une foule d’autres réfugiés Tutsi et nous avons pris la direction de Gitarama. Mon mari a été tué en cours de route ; les enfants et moi avons continué vers Gitarama.

Arrivés chez les parents de mon mari, nous avons trouvé leur maison complètement brûlée. Nous sommes alors allés à la paroisse de Kabgayi, où nous sommes restés jusqu’à la fin du génocide.
Lorsque nous étions à la paroisse Kabgayi, les miliciens perpétraient des massacres sporadiques. Ils choisissaient chaque jour ceux à tuer parmi les réfugiés.

Un jour, j’ai été prise par un milicien que je ne connaissais pas. Il m’a emmenée dans la forêt située tout près de la paroisse et m’a violée. Après m’avoir violée, il m’a frappée et m’a fait retourner dans le camp de réfugiés.
J’y suis restée jusqu’à ce que les Inkotanyi nous aient libérés, après avoir pris le contrôle de la région de Gitarama.

Après le génocide, j’ai attrapé des maladies de toutes sortes. Je pensais à ce que j’avais vécu pendant le génocide : j’avais été violée par un inconnu qui, sans doute, avait violé d’autres femmes. J’en ai conclu qu’il était fort probable que j’aie contracté le SIDA.
Je suis allée passer le test de dépistage à l’hôpital de Kabgayi et les résultats étaient positifs ; c’était en 2000. Je ne me suis pas remariée après le génocide et je n’ai plus jamais eu de rapports sexuels.

La vie que je mène aujourd’hui est dure. Je touche 10 000 francs rwandais à la fin du mois comme salaire et je dois faire vivre quatre enfants, qui ont beaucoup de besoins à satisfaire.

L’aîné a 15 ans, il est en première année secondaire et ses frais de scolarité sont payés par le FARG (Fonds National pour l’Assistance aux Rescapés du Génocide). Les trois autres sont encore à l’école primaire.
Mon salaire n’est pas du tout suffisant pour l’éducation de tous ces enfants, vu que je l’utilise en partie pour acheter des médicaments – ce qui représente beaucoup d’argent pour le moment, étant donné que mon état de santé s’aggrave.

J’ai pris des médicaments pour la prévention des maladies opportunistes pendant trois mois, quand j’étais encore à Gitarama. Mais lorsque je suis venue vivre à Cyangugu, je les ai arrêtés parce que je n’avais pas les moyens de me déplacer.

Après quelques mois, l’AVEGA (Association des Veuves du Génocide) m’a donné un ticket pour retourner prendre les médicaments mais quand je suis arrivée à l’hôpital, on m’a signifié qu’il était impossible de reprendre le traitement après l’avoir arrêté pendant un mois ou plus. On m’a dit qu’il fallait d’abord passer un examen avant de les reprendre. Cet examen n’a pas encore été effectué.

Je vis dans une maison qu’on m’a prêtée. C’est une maison à une seule chambre, dans laquelle je vis avec mes enfants puisque je n’avais pas d’endroit où les laisser, étant donné que toute ma famille a été tuée pendant le génocide.

L’AVEGA ne m’a pas encore donné une assistance palpable car il n’y a pas longtemps que je suis membre. Je me suis affiliée lorsque je suis venue travailler à Cyangugu. L’association nous a demandé d’élaborer des petits projets générateurs de revenus pour bénéficier de microcrédits.

Si j’avais de l’argent, je lancerais un commerce, parce que le salaire que je touche est insuffisant pour nous faire vivre. Le besoin le plus urgent à satisfaire est celui de me faire soigner, pour avoir la force de travailler pour l’avenir de mes enfants.

Quand j’étais encore à Gitarama, l’Abbé Vieko Curic m’a fait construire une maison et j’y vis toujours. Si mes enfants terminent leurs études avec succès, ils vivront dans cette maison et prendront leur destinée en main.

Du côté juridique, je n’ai traduit personne en justice. Je ne connais pas ceux qui ont tué mon mari. Je connais ceux qui ont pillé nos biens et détruit notre maison mais cela importe peu. Je n’y attache aucune importance.

Je suis uniquement préoccupée par l’avenir de mes enfants, puisque je peux mourir d’un moment à l’autre. Je suis très malade ; je souffre souvent de malaria mais je ne suis pas encore arrivée au stade du vrai SIDA. Je n’ai révélé à personne que j’étais séropositive, pas même à mes enfants. Je leur dirai peut-être dans les dernières heures de ma vie, pour qu’ils sachent de quoi je suis morte.

Témoignage recueilli à Cyangugu le 5 mars 2003,
Par Pacifique Kabalisa.