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Témoignage V130

Ses violeurs se déguisaient avec des feuilles de bananier pour ne pas être reconnus.

J’avais 30 ans au moment du génocide. Mon mari et moi étions agriculteurs. Quand le génocide a débuté, je venais juste de me marier et je n’étais pas encore habituée à l’endroit où nous résidions. Nous vivions dans la région natale de mon mari. Il était maçon.

Lorsque mon mari a fui, il m’a laissée chez sa sœur qui était mariée à un Hutu. Quelques jours après sa fuite, sa famille m’a chassée et m’a emmenée dans une maison où on avait rassemblé toutes les jeunes femmes de la localité. Dans cette maison, les hommes venaient quand ils voulaient et chacun prenait la femme qu’il désirait, pour la violer.

J’ai été violée par un militaire des FAR (Forces Armées Rwandaises). Il m’a emmenée derrière la maison, il m’a violée, puis il est parti et m’a laissée à cet endroit. D’autres hommes m’ont trouvée là-bas et m’ont aussi violée.

A leur départ, je n’ai pas su tout de suite rejoindre les autres femmes. J’avais mal quand je me déplaçais ; j’avais été sévèrement blessée. Un peu plus tard, j’ai pu me déplacer et rejoindre les autres.

Lorsque j’étais encore chez mon beau-frère, il m’a violée, lui aussi. Il est parti en exil et n’est pas encore revenu.
Dans cette maison, on nous violait tous les jours. Les violeurs étaient très nombreux et nous étaient inconnus. Des fois, ils se déguisaient avec des feuilles de bananiers qui couvraient leur corps et leur visage. Nous n’avons pas pu les identifier.

Vers la fin du génocide, les hommes qui n’étaient pas mariés nous ont pris pour femmes. Chacun choisissait celle qu’il voulait. Celles qui sont restées ont été massacrées, d’autres ont été conduites au stade Kamarampaka.
Moi, j’ai été prise par un veuf. Je suis restée avec lui jusqu’à la défaite des militaires du gouvernement intérimaire. J’ai pris le chemin de l’exil avec lui mais plus tard, je l’ai laissé en RdC (République démocratique du Congo – ex-Zaïre) et je suis rentrée au pays.

A la mort de mon mari, j’étais enceinte de deux mois. L’enfant est né en RdC dans le camp de réfugiés. Il m’était impossible de supporter les conditions de vie dans le camp, avec un bébé et tous les remords qui pesaient sur mon cœur d’avoir suivi un milicien. Je me suis échappée et je suis rentrée.

Arrivée au Rwanda, j’ai commencé à être malade et j’ai attrapé le zona. Comme la femme de mon oncle maternel savait ce qui m’était arrivé pendant le génocide, elle m’a accompagnée pour me faire passer le test de dépistage du VIH/SIDA à l’hôpital de Gihundwe. Les résultats ont révélé que j’étais infectée.

Je m’étais préparée bien avant et les résultats ne m’ont donc pas vraiment surprise. Sachant ce que j’avais vécu pendant le génocide, je ne pouvais que m’attendre à une telle conséquence. J’ai passé le test de dépistage du VIH/SIDA au mois d’avril 2002.

En plus du SIDA, je souffre aussi des séquelles des coups. Aujourd’hui, j’ai un problème de saignement chronique du nez à cause d’un coup de massue qu’on m’a donné à la tête pendant le génocide.

Malgré le fait que je supporte ma situation, il m’arrive souvent de ne pas fermer l’œil de toute la nuit en y pensant. Mon enfant n’a pas été examiné, je ne sais pas s’il est atteint du SIDA.

Je vis seule avec mon enfant. J’ai une maison que j’ai construite moi-même ; elle n’est pas du tout solide. Elle a une toiture en tôles, seulement au-dessus de ma chambre à coucher ; pour l’autre partie, la toiture est faite de bâches en plastique et quand la pluie tombe, l’eau rentre facilement à l’intérieur de la maison.

J’ai un cousin qui vend de la farine de manioc et des haricots. C’est lui qui nous donne un kilo ou deux de ce qu’il vend, pour nous nourrir. Des fois, je trouve des bananes dans ma petite bananeraie et nous en mangeons. Sinon, je n’ai aucun autre moyen pour assurer notre survie. Mon cousin en a assez de nos demandes quotidiennes. Parfois, je lui envoie mon enfant, qui rentre les mains vides.

Je n’ai pas pris de médicaments pour la prévention des maladies opportunistes mais je me fais toujours soigner quand j’attrape une maladie. Je deviens de plus en plus faible, puisque en plus des maladies, je n’arrive pas à me nourrir convenablement.

L’AVEGA (Association des Veuves du Génocide) nous donne des conseils mais elle ne nous a pas encore octroyé d’aide matérielle. Elle nous a demandé d’élaborer des petits projets générateurs de revenus, pour pouvoir nous donner des microcrédits.
Elle nous a également promis de nous chercher des traitements antirétroviraux qui seraient disponibles à l’infirmerie.
Nous avons aussi un projet de broderie, que nous n’avons pas encore démarré car nous n’avons pas encore trouvé le matériel de base.

Le FARG (Fonds National pour l’Assistance aux Rescapés du Génocide) me paie les frais des soins de santé mais pour l’enfant, c’est moi qui m’en charge.

Mon souhait en matière d’aide serait d’avoir des antirétroviraux, les moyens de préparer l’avenir de mon enfant et une maison solide. Vu mon état, je ne peux rien faire, même pas lancer un petit commerce. Je n’ai ni enfant, ni frère, ni sœur pour m’aider. Quand je suis gravement malade, je n’ai pas d’autre choix que de rester seule à la maison.

C’est un grand problème d’être porteuse du SIDA sans avoir quelqu’un pour m’épauler. Depuis qu’elle a appris que j’étais infectée, ma tante maternelle risque de vendre le petit champ que j’exploitais. Mes voisins savent que je suis porteuse du SIDA mais ne me causent aucun problème.

Témoignage recueilli à Cyangugu le 7 mars 2003,
Par Pacifique Kabalisa.