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Témoignage V132

Son mari boit mais elle supporte ses caprices car elle culpabilise de lui avoir transmis le sida.

Au début du génocide, j’étais chez mes parents à Gashirabwoba. J’étais encore célibataire et j’avais 22 ans. Le génocide a commencé juste après la mort du Président Habyarimana. Les miliciens attaquaient les maisons des Tutsi. Quand ils y trouvaient quelqu’un, ils l’éliminaient sur-le-champ, ils démolissaient les maisons et les brûlaient.

Vu comment la situation évoluait, nous nous sommes réfugiés au terrain de football de Gashirabwoba. Le préfet de Cyangugu Emmanuel Bagambiki est venu nous demander ce que nous faisions là en masse.
Pourtant, il était bien au courant de ce qui se passait.

Nous lui avons répondu que nos maisons avaient été attaquées et que certains Tutsi avaient été massacrés. Il nous a alors dit qu’il allait nous amener des gens chargés de la sécurité pour nous protéger. Il est revenu avec des Interahamwe qui ont lancé des grenades dans la foule des réfugiés et sont partis. Un nombre non négligeable de gens y ont laissé leur vie et ceux qui ont survécu sont restés sur le terrain de football.

Plus tard, nous avons été surpris par une attaque venant d’un groupe composé de militaires et d’Interahamwe. Ils ont de nouveau massacré un grand nombre de personnes. Ceux qui ont échappé à cette catastrophe ont quitté l’endroit. J’étais parmi eux.

Nous avons passé la nuit dans des bananeraies et le lendemain matin, quand nous sommes allés chercher une cachette ailleurs, nous avons trouvé une maison appartenant à un Hutu qui avait déménagé parce qu’il habitait au milieu des maisons des Tutsi. J’y suis entrée avec une autre fille.

Sept garçons sont venus piller les biens qui s’y trouvaient et nous ont vues. Ils nous ont conduites dans la bananeraie pour nous violer. Tous les sept nous ont violées à tour de rôle. J’ai essayé de résister, mais l’un d’eux m’a donné un coup de couteau dans la jambe et j’ai cédé. Quand ils ont eu terminé, nous les avons suppliés de ne pas nous tuer et ils sont partis en nous disant que nous allions tomber entre les mains des autres.

Juste après leur départ, je suis allée chez une cousine qui était mariée à un Hutu et j’y suis restée jusqu’à la fin du génocide.

Après le génocide, j’étais très malade. J’ignorais l’origine de ces maladies et je me faisais soigner. Après un certain temps, je me suis mariée, mais pas légalement. Je suis toujours avec mon mari. Depuis mon mariage, j’ai eu deux enfants mort-nés pendant les premières grossesses ; les deux grossesses qui ont suivi se sont bien déroulées et j’ai eu deux filles.

Pendant le quatrième mois de ma dernière grossesse, j’ai appris que j’avais contracté le SIDA. J’ai décidé de me faire examiner après avoir appris les résultats de l’examen de ma cousine, qui était avec moi pendant le génocide et qui avait été violée par les mêmes personnes que moi. Elle a passé le test de dépistage avec l’aide de l’AVEGA (Association des Veuves du Génocide) et ses résultats se sont révélés positifs.

Les agents de l’AVEGA ont appris que j’étais avec elle, puisqu’elle leur avait raconté tout ce que nous avions vécu pendant le génocide. Ils m’ont conseillé de passer le test à mon tour. Les résultats étaient positifs également.
Comme j’étais enceinte, on m’a donné des médicaments pour protéger l’enfant. Elle n’est pas séropositive, je l’ai fait examiner. La première n’a pas passé le test, mon mari a refusé que je la fasse examiner.

J’ai su assumer la nouvelle, même si ça ne m’empêche pas de culpabiliser de mon passé. Quand mon mari a appris mon état de santé, il était très fâché et depuis lors, des mésententes règnent dans notre foyer. Avant notre mariage, je lui avais caché que j’avais été violée pendant le génocide.

Je n’ai pas pu tenir face aux accrochages quotidiens avec mon mari et je l’ai quitté pour retourner chez ma mère ; elle a survécu au génocide. Mon mari s’est senti incapable de vivre seul et il est venu me chercher pour me ramener chez nous.

Je survis grâce au soutien de l’AVEGA. Je n’ai pas encore pris les médicaments contre les maladies opportunistes, ni les antirétroviraux.
L’AVEGA nous avait promis de nous chercher des volontaires qui pourraient nous aider à les obtenir mais jusqu’à présent, nous n’avons pas eu de suite. Ces derniers temps, je deviens de plus en plus malade et faible.

L’AVEGA m’avait octroyé 80.000 francs rwandais pour démarrer un projet de commerce, mais l’argent va être liquidé dans peu de temps, pas parce que mon commerce tombe en faillite, mais parce que les besoins à satisfaire sont de loin supérieurs aux bénéfices tirés de mon commerce.

Tous les besoins de la famille sont sous ma responsabilité : nourriture, loyer, éducation des enfants, etc. Mon mari est devenu alcoolique ; il me prend l’argent provenant du commerce et me dit que je suis aidée par l’AVEGA, alors que lui ne travaille pas.
Comme je me sens responsable de notre maladie, je fais tout pour supporter ses caprices et pour le faire soigner quand il tombe malade. Des 80.000 francs rwandais que j’ai reçus de l’AVEGA, il ne reste que 30.000 francs rwandais.

Mon mari est propriétaire d’une parcelle sur laquelle nous allions construire une maison mais depuis qu’il a appris que nous étions séropositifs, il a refusé de construire.
Actuellement, nous n’avons plus les moyens de bâtir une maison, même s’il l’acceptait.

Avant, il était chauffeur mais pour le moment, il ne travaille plus ; il se comporte comme un fou. Pour moi, il était très nécessaire que cette maison soit construite pour avoir un endroit où laisser nos filles. Nous n’avons nulle part où les laisser. En plus, elles ne sont pas reconnues légalement, ce qui fait que la famille de leur père ne les reconnaît pas.

Le FARG (Fonds National pour l’Assistance aux Rescapés du Génocide) m’assiste en matière médicale : je bénéficie d’une carte d’accès aux soins de santé, payés par cette institution. Les enfants sont encore très jeunes : la première est âgée de trois ans, la deuxième d’un an et demi.

Comme assistance, j’aurais besoin d’une maison pour mes enfants car leur père ne s’inquiète jamais pour leur avenir. J’ai également besoin d’augmenter mon capital de commerce, pour diversifier les articles et pratiquer un commerce rentable. Nous risquons de laisser nos enfants dans des conditions misérables, puisque nous n’avons rien épargné pour elles.

Quand mon mari trouve un travail occasionnel, il se contente de boire de la bière, sans penser à une petite épargne pour ses enfants. Si l’AVEGA n’existait pas, je serais déjà morte ; elle m’a beaucoup aidée matériellement et surtout, moralement.

Ma mère n’est pas au courant de mon état de santé ; je lui ai caché que j’étais séropositive. Je ne l’ai révélé qu’à mon mari et à ma petite sœur, qui étudie à l’école secondaire ; elle fait les sciences infirmières.

Témoignage recueilli à Cyangugu le 5 mars 2003,
Par Pacifique Kabalisa.