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Témoignage V133

Séropositive suite aux viols, elle supporte son sort en se rappelant qu’elle n’y est pour rien.

J’avais 31 ans lors du génocide ; j’étais mariée et nous vivions de l’agriculture. Au commencement du génocide, on nous a attaqués à la maison et nous avons fui à Nyarushishi. J’y ai vécu jusqu’à la fin du génocide.

Pour rejoindre le camp de réfugiés de Nyarushishi, mon mari est parti le premier et moi, je suis restée à la maison à faire le ménage ; je ne pensais pas que les tueries étaient d’une telle ampleur.
Pendant que j’étais à la maison, j’ai été violée par un voisin. Il m’a trouvée seule dans la maison ; il avait bien vu que je n’étais pas partie avec les autres.

Il a fait ce qu’il voulait, puis il est parti en RdC (République démocratique du Congo – ex-Zaïre) après la libération du pays par le FPR-Inkotanyi (Front Patriotique Rwandais-Inkotanyi).

Je suis membre de l’AVEGA (Association des Veuves du Génocide) depuis la fin du génocide. En 2001, cette association a demandé à celles de ses membres qui avaient été violées pendant le génocide, de passer le test de dépistage du VIH/SIDA.

Moi, je ne croyais pas que je pouvais avoir attrapé le SIDA, puisque le viol datait de longtemps et que je me sentais bien. Je faisais sans problème des travaux demandant beaucoup de force physique et je me disais que si j’avais contracté le SIDA, les symptômes auraient déjà commencé à se manifester. Je n’ai jamais eu de rapports sexuels avec un autre homme depuis le génocide.

J’ai passé le test de dépistage à l’hôpital de Gihundwe ; les résultats se sont révélés positifs. Je n’y croyais pas et j’ai passé un deuxième test. Cette fois également, les résultats se sont révélés positifs. Quand j’ai eu ces résultats, j’ai eu du mal à les accueillir mais finalement, je supporte, puisque je n’y suis pour rien.

J’avais quatre enfants, dont l’un est mort d’une maladie ; il en reste trois. Le plus âgé a 14 ans, le second a 13 ans et le dernier est âgé de 12 ans. Ils sont tous à l’école primaire. C’est moi qui paie tous leurs frais de scolarité, grâce au travail occasionnel que je trouve chez des voisins qui veulent exploiter leurs champs.
Il m’est très difficile de leur trouver tout le matériel scolaire. Cette situation ne facilite pas leurs études mais en général, ils suivent bien en classe.

J’habite le quartier dans lequel nous résidions avant le génocide. La maison a été démolie mais une organisation dont je ne connais pas le nom, nous a construit une maison. Celle-ci n’est pas solide du tout.
Récemment, on m’a volé tout le matériel de la maison et même mes vêtements. Ils ont profité de notre absence pour voler tout ce qui était dans la maison, il ne leur a pas été difficile de forcer la porte.

Je n’ai pas encore eu beaucoup de maladies opportunistes. La seule maladie qui persiste chez moi, c’est une sorte de démangeaison qui me donne envie de me gratter tout le corps. J’ai besoin de bien manger. Le problème est que je ne suis pas capable de me procurer une alimentation équilibrée et cela m’affaiblit progressivement.

Avant, je vivais grâce à ma force. J’exploitais mes champs et je travaillais pour les voisins qui me donnaient une petite rémunération. Mais aujourd’hui, ma force s’épuise petit à petit. Je ne peux plus cultiver jusqu’à 10 heures, alors qu’avant, je travaillais jusqu’à 14 heures sans pause.

L’AVEGA nous donne des conseils et nous montre une ligne de conduite que nous devons suivre pour vaincre la solitude et le chagrin, afin de nous épanouir dans tous les domaines de la vie. Elle nous a donné 10.000 francs rwandais pour un petit projet de commerce, mais comme j’avais besoin d’habits et d’uniformes d’école pour les enfants, j’ai utilisé cet argent pour les acheter.

Le FARG (Fonds National pour l’Assistance aux Rescapés du Génocide) m’assiste dans le domaine médical, mais il ne m’a rien donné d’autre comme appui financier. Je n’ai pas pris de médicaments pour la prévention des maladies opportunistes, je ne savais même pas qu’ils existaient.

Mon souhait en matière d’aide serait d’abord, d’avoir la possibilité d’accéder à ces médicaments, puisqu’on ne peut rien faire sans une bonne santé. Pour avoir les moyens de subvenir à mes besoins et à ceux de mes enfants, je souhaiterais entreprendre un projet de petit commerce pratiqué à la maison.

Toute ma famille a été tuée, ainsi que celle de mon époux, sauf ma belle-sœur qui réside à Kigali. Elle ne m’appuie en rien. Mes voisins ne savent pas que je vis avec le SIDA et nous sommes en bons termes.

Ceux qui ont exterminé nos familles sont aujourd’hui poursuivis en justice par les juridictions Gacaca, mais le processus ne donne aucun espoir que justice sera rendue aux victimes. Déjà au départ, personne ne voulait accepter sa part de responsabilité.

Lorsque les survivants essaient de témoigner sur ce qu’ils ont vu, vécu ou entendu, les familles des bourreaux le nient catégoriquement. Ils disent que ces accusations sont le résultat du traumatisme et du désir de vengeance qui animent l’esprit des rescapés. Actuellement, nous craignons de témoigner en public car nous courons le risque d’être brûlés vifs dans nos maisons.

Témoignage recueilli à Cyangugu le 7 mars 2003,
Par Pacifique Kabalisa.