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Témoignage V134

Son fils a vu son viol, il sait donc pourquoi elle a le sida.

J’avais 37 ans au moment du génocide. Le génocide m’a saisie chez moi, à Bushenge. Lorsqu’on a commencé à brûler les maisons et à massacrer les Tutsi, nous avons fui vers le terrain de football de Gashirabwoba. C’était le 10 avril 1994.

Le 11 avril, certains des réfugiés ont été tués et les survivants sont restés dans la cour avec les cadavres. Le matin du 12 avril, les miliciens sont revenus. Ils ont fusillé pas mal de réfugiés mais certains ont survécu.

Vers 13 heures, il y a eu une autre attaque. Moi, je me suis cachée dans un caniveau. Vers 17 heures, presque tous les réfugiés avaient été exterminés mais aux alentours, il restait toujours des survivants qui s’étaient échappés. Certains mêmes étaient partis avec leurs vaches ; après avoir tué les propriétaires des vaches, les tueurs les leur volaient.

Je suis sortie du caniveau et j’ai pris la direction de l’hôpital de Bushenge. J’étais avec l’un de mes enfants car j’avais perdu l’autre lors de tous ces massacres.
Arrivés tout près de l’hôpital, nous avons rencontré deux hommes inconnus. Ils nous ont poursuivis, mais nous leur avons échappé et nous sommes allés dans un cimetière, où se trouvaient beaucoup d’autres Tutsi. Nous y avons passé la nuit.

Le matin, nous avons quitté cet endroit. Je me suis cachée dans une plantation de thé et le soir, nous avons passé la nuit chez la sœur du préfet de Cyangugu.
Le lendemain, ils nous ont chassés, prétendant qu’ils risquaient d’être tués pour avoir caché une Tutsi – alors que le mari l’était aussi mais il avait été épargné par le seul fait qu’il était le beau-frère de ce Bourgmestre.

Nous avons quitté cette famille le 14 avril et nous sommes allés vivre dans les décombres de notre maison. Comme la maison avait été démolie, personne ne pensait que nous pouvions être là. Nous nous sommes cachés dans la brousse jusqu’à la libération de la province de Cyangugu par les Inkotanyi.

Nous avons abandonné notre cachette au mois d’août, lors de la fuite des Hutu vers la RdC (République démocratique du Congo – ex-Zaïre). Nous avons survécu grâce à un Hutu qui nous apportait de la nourriture.

Pendant que nous étions dans cette cachette, probablement en date du 28 mai, nous avons été surpris par une attaque de 18 hommes. Ils m’ont conduite à des latrines, dans lesquelles ils avaient jeté les membres de ma famille.

Les latrines étaient remplies de cadavres. Ils m’ont battue tout au long de ce calvaire et lorsque nous sommes arrivés tout près de chez moi, l’un d’eux a demandé aux autres de me laisser et a dit que je les avais assez fatigués. L’autre a répondu qu’il ne pouvait pas me laisser comme ça sans me violer car j’avais juré de ne jamais coucher avec un homme Hutu. Il m’a poussée par terre, m’a violée, puis il est parti.

Après, je suis retournée dans notre premier abri. Trois jours plus tard, j’ai eu une infection urinaire. Ceux qui me cachaient m’ont acheté de la pénicilline pour la soigner puis m’ont accompagnée jusqu’à Nyarushishi, où se trouvaient d’autres survivants. J’étais toujours avec mon fils. Ma fille, qui avait été perdue, nous y a rejoints.

A la fin du génocide, je suis allée à Kigali. J’avais été agent du SOS à Kacyiru et je suis retournée demander du travail là-bas. On m’a envoyée dans une branche qui venait d’être créée à Byumba. J’y suis restée une semaine et demie et j’ai dû abandonner le travail, parce que mes enfants, qui étaient chez mon frère, n’étaient pas soignés convenablement.

Je suis rentrée et j’ai préféré me faire embaucher comme travailleuse à l’hôpital de Bushenge pour rester auprès de mes enfants. Quand la construction des maisons pour les survivants a commencé, j’ai pu obtenir une maison d’une institution que je ne connais pas.

Lorsque je suis revenue à Cyangugu, j’ai traduit l’homme qui m’a violée en justice. Six ans plus tard, j’ai commencé à être très malade et je me faisais soigner. Un jour, j’ai vu cet homme à l’hôpital. Il était sur le point de mourir et finalement, il est mort à l’hôpital. Suite à ça, j’ai eu peur car je pensais qu’il était mort du SIDA. J’ai perdu du poids et je suis devenue encore plus malade qu’avant. J’ai même eu recours à la médecine traditionnelle mais ça n’a rien donné comme résultats.

Vu la situation, j’ai écrit à mes grands frères, qui habitent à Kigali, pour leur demander de me faire soigner. Ils ont demandé la permission au directeur de l’hôpital, qui a donné son accord. Les examens médicaux ont été faits à la polyclinique « Croix du Sud » et ils ont révélé que j’étais infectée par le SIDA. Les résultats du test de dépistage du VIH/SIDA ont été obtenus le 1er janvier 2000.

J’étais choquée mais je n’y pouvais rien. Je ne pouvais plus rien changer à ce stade.

Le docteur m’a prescrit des médicaments et mes frères me les ont achetés. Ils étaient très chers ; on a payé 47.500 francs rwandais. Ces médicaments étaient des antirétroviraux.
Après leur prise, j’avais l’impression de ne jamais avoir été malade ; j’ai retrouvé ma force et mon allure normale.

Mes frères ont continué à me trouver ces médicaments mais depuis le mois de mars, ils ont arrêté car leurs moyens sont épuisés. Le docteur m’a dit qu’il aurait été mieux de ne pas commencer à les prendre car c’est dangereux de les prendre et de les arrêter soudainement. Pour le moment, je suis en crise.

Un de mes frères, qui m’aidait beaucoup, est aussi malade du SIDA. Il doit s’acheter ses médicaments et faire vivre une famille. Il ne peut donc pas résoudre à la fois mes problèmes et les siens.

Actuellement, je suis aidée par l’AVEGA (Association des Veuves du Génocide) ; elle me soigne dans la limite de ses moyens. J’ai reçu dernièrement la carte d’accès aux soins médicaux payés par le FARG (Fonds National pour l’Assistance aux Rescapés du Génocide).

Mes enfants sont encore jeunes, l’aîné est en cinquième année secondaire, tandis que l’autre termine le tronc commun. Leurs frais de scolarité sont payés par le FARG, mais en dehors du minerval, c’est moi qui me charge du reste.

Ma première préoccupation est de trouver ces médicaments. Je touche une rémunération de 9.000 francs rwandais à la fin du mois et c’est grâce à cet argent que j’arrive à subvenir à certains besoins.
L’autre problème qui m’inquiète est la restauration de ma maison, afin de pouvoir laisser à mes enfants une maison en bon état.

Mes enfants sont au courant de ma maladie, car mon fils était avec moi lorsqu’on m’a violée. Je leur ai expliqué comment j’avais contracté la maladie et je leur ai donné des conseils quant à la conduite qu’ils doivent adopter pour se protéger contre ce genre de maladies.
A mon travail, je leur ai déjà dit que je vivais avec le SIDA et quand je suis accablée par la fatigue, on me laisse rentrer pour me reposer.

L’essentiel est de savoir ce qu’on est et de l’accepter. Au moment où je prenais encore les antirétroviraux, je n’avais pas beaucoup de maladies mais pour le moment, je suis très malade.

J’ai une dette de 16.000 francs rwandais à la pharmacie de l’hôpital. Mon salaire est insuffisant pour résoudre les problèmes familiaux et payer cette dette. Je ne sais plus quoi faire pour payer.

Si j’avais de l’argent, je lancerais un commerce de vente de boissons de la BRALIRWA (Brasserie - Limonaderie du Rwanda). J’avais néanmoins préparé le projet et le fonds de roulement atteignait 500.000 francs rwandais.

Témoignage recueilli à Cyangugu le 6 mars 2003,
Par Pacifique Kabalisa.