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Témoignage V135

Depuis la mort de son mari, elle n’a plus autant la force de lutter contre le sida.

J’avais 31 ans au moment du génocide. Avant le génocide, mon mari était un agent du SMEP (Service Mobile d’Encadrement Pédagogique) ; il était le responsable de la préfecture de Cyangugu. C’est dans ce cadre que nous résidions à Kamembe, actuelle ville de Cyangugu.

Pendant la période de l’instauration du multipartisme, mon mari a été licencié de son travail parce que le Ministère de l’Education était tenu par le parti MDR (Mouvement Démocratique Républicain) alors que mon mari n’était pas partisan. Nous avons alors été obligés de retourner dans notre région natale où nous avons une maison et un terrain.

Un jour après notre arrivée, le Président Habyarimana est mort et le génocide a dès lors été déclenché. Les Tutsi ont commencé à être systématiquement exterminés. Nous nous sommes réfugiés à la paroisse de Shangi. Nous avions cinq enfants, dont quatre ont été assassinés pendant le génocide.

A la paroisse, les Interahamwe et leurs alliés nous ont attaqués mais les réfugiés se sont défendus à l’aide de pierres. Les responsables communaux et les Interahamwe se sont alors organisés pour diminuer la résistance des réfugiés. Ils ont d’abord enlevé 41 hommes instruits, qui organisaient les réfugiés pour lutter contre les attaques des tueurs, et ils les ont déplacés vers le stade Kamarampaka.

Après leur départ, nous avons été assaillis par une attaque dirigée par Yusufu Munyakazi, un Interahamwe de premier plan. Le carnage a alors commencé et un grand nombre de réfugiés y ont laissé la vie. Nous avons survécu en très petit nombre : une dizaine de femmes à peu près. Nous sommes restées là et les passants nous violaient.

Personnellement, j’ai été violée par ceux qui étaient dans l’attaque dirigée par Yusufu. Ils étaient très nombreux et je ne les connaissais pas puisqu’ils étaient de la région d’origine de Yusufu. Ce dernier m’a également violée.
Après avoir massacré les réfugiés et violé les femmes, ils sont partis. Certaines femmes ont été torturées et tuées, après avoir été abusées sexuellement.

Après quelques jours, nous avons quitté la paroisse pour rejoindre les autres réfugiés qui campaient à Nyarushishi. A ce moment-là, les militaires français n’étaient pas encore arrivés au Rwanda pour une mission humanitaire.

Lorsque le génocide a pris fin, ma grande sœur m’a emmenée à Butare avec mon mari ; il avait survécu. Nous sommes retournés à Cyangugu en février 1995 et mon époux a été engagé comme agronome dans l’usine de thé de Shagasha. Moi aussi, j’y ai trouvé un job et nous sommes restés là-bas jusqu’en 2001.

Au début de cette année, on a changé de directeur à l’usine. Le nouveau est un ségrégationniste et il a accusé mon mari à tort pour le licencier. Il lui a demandé de présenter son diplôme original alors qu’il savait bien que celui-ci avait été pillé pendant le génocide. Mon mari n’avait gardé qu’une photocopie qui n’était pas à la maison.

Voyant qu’il allait être licencié alors que le temps de sa pension approchait, il a choisi de démissionner avant que le directeur ne prenne sa décision. Par la suite, j’ai été licenciée, ainsi que beaucoup d’autres Tutsi. Mon mari souffrait du diabète depuis longtemps et il est mort de sa maladie.

Comme j’avais été violée par des inconnus et par leur chef Yusufu Munyakazi, j’ai tout raconté à mon mari et je lui ai demandé de ne pas avoir de relations sexuelles avec moi avant que je ne passe le test de dépistage du VIH/SIDA et d’autres maladies sexuellement transmissibles.
Je me disais que je pouvais avoir attrapé l’une de ces maladies, même si je ne présentais aucun symptôme.

Mon époux m’a dit qu’il n’y avait certainement aucun problème, que si j’avais contracté le SIDA, les signes se seraient déjà manifestés. Nous avons alors décidé de continuer à vivre ensemble et nous avons eu deux enfants. Je n’ai pas cessé de lui demander de me laisser passer le test de dépistage. Il me disait qu’il ne voulait pas apprendre la nouvelle pour ne pas se décourager, puisqu’il pourrait se suicider facilement.

Quelques temps plus tard, mon mari a fait une crise de diabète. Il a été hospitalisé à Kibogora et je suis restée avec lui à l’hôpital. Lorsque nous étions là-bas, j’ai raconté à son médecin ce qui m’était arrivé pendant le génocide et mon inquiétude de ne pas avoir été examinée. Je l’ai supplié de m’aider à convaincre mon mari de la nécessité de passer le test de dépistage du VIH/SIDA et il a finalement accepté.

Nous avons passé le test et les résultats de mon examen étaient positifs, tandis que ceux de mon époux étaient négatifs. Nous avons passé le test trois fois et les résultats révélaient toujours la même chose. Même si c’était moi qui avais demandé à passer le test, les résultats m’ont découragée.

Heureusement, mon mari comprenait bien mon problème et partageait avec moi toute ma souffrance morale. Il m’a aidée et m’a donné des conseils utiles. Pour moi, ma seule consolation était de transmettre la maladie à tous les Hutu qui me demanderaient de coucher avec eux.

Mon mari m’a fait comprendre que la vie ne se limitait pas à ici et maintenant sur terre, et que j’aurai à justifier mes actes devant Dieu. Il m’a suffisamment soutenue, m’a fait croire que les médicaments contre le SIDA seraient bientôt découverts et m’a promis que, si jamais il n’y en avait pas, il m’honorerait dans toute la dignité durant la période de ma maladie.

Je suis membre de l’AVEGA (Association des Veuves du Génocide) parce que je suis une femme victime de viol pendant le génocide. A l’AVEGA, j’ai de nouveau passé le test de dépistage du VIH/SIDA et les résultats se sont bien sûr révélés positifs.
Les deux enfants que nous avons eus après le génocide ont également été examinés ; les résultats sont négatifs pour eux deux.

Après avoir appris que j’étais séropositive, nous avons adopté les mesures nécessaires pour protéger mon mari contre la contamination. Dès lors, nous avons utilisé des préservatifs lors de nos relations sexuelles.
Nous avons vécu dans un très bon climat jusqu’à la dernière heure de sa vie, lorsqu’il a été emporté par une crise de diabète.

Nos enfants sont encore jeunes : le plus âgé est en deuxième année secondaire, l’autre en deuxième année primaire et le dernier n’a pas encore atteint l’âge de la scolarisation.

Après la mort de mon conjoint, j’ai chuté, aussi bien moralement que physiquement. J’ai eu différentes maladies et j’ai développé une allergie à tout ce qui est poussière, particules, etc. Avant, j’étais très courageuse mais tout est retombé.

Pour le moment, je suis atteinte par plusieurs maladies opportunistes : des furoncles, un état grippal chronique, etc. Chaque fois, je me fais soigner mais je n’ai jamais pris les médicaments pour la prévention des maladies opportunistes. Les soins médicaux sont payés par le FARG (Fonds National pour l’Assistance aux Rescapés du Génocide).

La maison dans laquelle je loge m’appartient. C’est mon époux et moi qui l’avons construite avec nos propres moyens. Je ne suis plus capable de suivre les ouvriers qui exploitent les champs, alors que mes enfants sont encore trop jeunes pour m’assister.
Les pauvres, ils ne savent même pas que je suis séropositive. Je n’ai pas eu le courage de leur annoncer cette mauvaise nouvelle.

Normalement, nous vivons de l’agriculture. Malheureusement, je perds ma force. J’ai lancé un projet de vente de boissons en gros, fabriquées par la BRALIRWA (Brasserie - Limonaderie du Rwanda). Ce projet devait être réalisé grâce à un crédit octroyé par l’AVEGA.

Nous étions à deux et nous avons reçu la somme de 480.000 francs rwandais. L’achat des bouteilles vides et des casiers a été plus cher que prévu et a pris une grande partie de cet argent.
Pour le moment, il n’y a pas de profit palpable, puisque même le peu que nous gagnons est donné à la banque pour le remboursement et nous restons les mains vides.

Si j’avais des moyens financiers, je mettrais en place un téléphone public. Il serait très rentable car ce serait le seul dans notre localité et les clients seraient abondants. Sinon, à défaut du téléphone public, j’installerais un salon de coiffure. Il n’y en a pas dans notre localité. Les dames de notre région sont obligées d’aller à la ville de Cyangugu, alors que c’est loin d’ici.

Avant tout, il est nécessaire de nous trouver des médicaments, parce que nous ne pouvons rien faire sans une bonne santé. On ne peut rien faire sans la force physique et morale ; l’argent qu’on nous donnerait serait gaspillé. Il est vraiment décevant de voir que nos violeurs sont bien soignés et logés à Arusha, alors que nous ne pouvons même pas recevoir de l’aspirine.

Témoignage recueilli à Cyangugu le 6 mars 2003,
Par Pacifique Kabalisa.