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Témoignage V136

Pour se venger, elle a eu des rapports avec un Hutu afin de lui transmettre le sida.

J’avais 17 ans au moment du génocide. Dès que la nouvelle a circulé que le Président Habyarimana était mort dans un accident d’avion, le génocide a été déclenché. Les tueurs ont commencé par massacrer les hommes et les enfants de sexe masculin. Tous ceux qui étaient à la maison ont fui en prenant différentes directions.

J’étais l’aînée de la famille et j’ai fui avec mes deux petits frères mais nous nous sommes séparés en cours de route. Moi, je me suis réfugiée chez des amis de notre famille, qui résidaient au bord du lac Kivu.

Quand un autre voisin a appris que j’étais là, il est venu me chercher et m’a emmenée chez lui. Je venais de passer toute une semaine dans cette première famille. Lui était le responsable de la cellule et était estimé par les habitants de la cellule. Il était marié et avait des enfants.

Comme j’étais encore beaucoup trop jeune, je n’ai pas pensé qu’il pouvait me demander d’être sa deuxième femme. Il m’a installée dans une maisonnette qui était tout près de son habitation et a dit à sa femme que c’était pour me cacher.
Presque chaque jour, il venait me violer et cela d’avril jusqu’en août, jusqu’à ce qu’il s’exile en RdC (République démocratique du Congo – ex-Zaïre).

Après sa fuite, je me suis retrouvée enceinte. Cela a été un fardeau très lourd pour moi. Je me demandais que faire avec cette grossesse non désirée. Pire, cet enfant était la progéniture d’un Interahamwe.

Notre domaine familial avait été cédé à ce voisin pendant le génocide, parce qu’il disait que j’étais à sa charge. Lorsqu’il est parti pour la RdC, il l’a laissé à sa femme pour qu’elle l’exploite. La femme et les enfants sont restés au pays, tandis que le mari n’est jamais revenu jusqu’à présent.

Comme je n’avais plus le domaine de mes parents, au moment où j’ai su que j’étais enceinte, j’ai quitté la femme de ce voisin pour aller vivre avec une voisine veuve.

J’ai mis mon enfant au monde au mois de mai 1995, une fille. Elle est en deuxième année primaire. Quand j’étais encore enceinte, j’étais trop accablée mais aujourd’hui, j’arrive à supporter l’enfant.

En 2001, l’AVEGA (Association des Veuves du Génocide) a demandé à tous ses membres qui avaient été violées pendant le génocide, de passer le test de dépistage du VIH/SIDA. Nous avons été examinées à l’hôpital de Gihundwe et les résultats de mon examen étaient positifs.

Ces résultats étaient une très mauvaise surprise ; je ne pensais pas que je pouvais avoir attrapé le SIDA. J’ai eu du mal à accepter immédiatement cette nouvelle mais au fil du temps, j’ai pu tenir bon. Pour le moment, je suis tenue d’accepter ma situation. Puisqu’elle ne résulte pas de ma responsabilité, je n’ai pas à me culpabiliser.

Après avoir reçu les résultats, je me suis dit que je ne pouvais pas vivre avec un homme, vu les conseils que j’avais reçus avant que les résultats ne me soient communiqués. Même avant de passer le test, j’étais déterminée à ne pas me marier. J’ai regardé les enfants que j’avais à ma charge et j’ai décidé de m’occuper uniquement d’eux et de me charger de leur éducation.

Cependant, je dirais que les mauvais esprits m’ont envahie : j’ai attribué la cause de ma maladie à tous les Hutu et j’ai décidé que j’accepterais la proposition de tout Hutu qui viendrait me demander de coucher avec lui.
C’était pour moi un moyen de me venger contre celui qui m’avait transmis le SIDA, à travers sa famille ou ses amis. Je mettais tous les Hutu dans un même panier. C’est dans ce cadre que j’ai eu des rapports sexuels avec un homme Hutu avec qui j’ai eu un enfant.

Je savais que j’étais séropositive, je l’ai fait intentionnellement. Par après, je suis revenue à la raison. L’enfant que j’ai eu avec lui n’a pas été examiné. Le premier enfant que j’ai eu est intact ; je l’ai fait examiner après avoir appris les résultats de mon examen médical. L’homme en question ne sait pas que je suis séropositive, je ne lui ai rien révélé.

La maison dans laquelle nous vivons nous appartient. Après le génocide, j’ai fait les murs avec du bois et une ONG (Organisation Non Gouvernementale) néerlandaise dénommée SNV (Netherlands Development Organisation) m’a donné des tôles pour la toiture. La maison n’est pas du tout solide et le bois se détériore. Si j’avais les moyens, je m’en construirais une autre.

Je vis avec mes deux petits frères et mes deux enfants ; le dernier n’a pas encore un an. Mes deux petits frères sont à ma charge. L’un termine la sixième année primaire, l’autre n’a pas été scolarisé. Il nous est très difficile de nous procurer de quoi manger ; nous vivons de l’agriculture de subsistance.

Pour d’autres besoins, je dirais qu’aucun n’est satisfait. Concernant le plus petit de mes enfants, il est encore nourri par l’allaitement. Je ne sais pas comment je vais faire quand il sera nécessaire de lui donner des aliments solides.
Nous survivons grâce aux miracles de Dieu. Parfois, nous ne mangeons pas. Les voisins nous donnent très peu pour les enfants affamés.

L’AVEGA nous conseille mais je n’ai pas encore reçu d’aide matérielle. Elle nous a promis de nous donner des microcrédits pour lancer des petits projets générateurs de revenus.
Le FARG (Fonds National pour l’Assistance aux Rescapés du Génocide) non plus ne m’a rien donné comme aide, mais j’ai commencé les démarches pour bénéficier de la carte d’accès aux soins médicaux ; je ne l’ai pas encore reçue.

Je n’ai pas pris les médicaments pour la prévention des maladies opportunistes et je n’ai pas encore contracté ces dernières. Je ne sais même pas où on distribue ces médicaments. Je ne m’y suis pas intéressée, parce que je n’étais pas atteinte par les maladies opportunistes.

Si j’avais de l’argent, je ferais un projet d’élevage de porcs car ils sont très rentables, en peu de temps.

Témoignage recueilli à Cyangugu le 6 mars 2003,
Par Pacifique Kabalisa.