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Témoignage V137

Elle se sent désespérée mais l’AVEGA l’encourage.

J’avais 42 ans lors du génocide. J’étais mariée et mère de neuf enfants ; ils ont tous été massacrés pendant le génocide avec leur père. Mon mari avait une boutique dans laquelle il vendait divers articles au détail et moi, je vendais des vivres au marché.

Tout au début du génocide, nous avons vu nos voisins Tutsi se faire massacrer par les Hutu. Comme nous sommes Tutsi, nous nous sommes réfugiés à l’église catholique de Nyamasheke, avant que les tueurs n’arrivent à notre maison.

Avant le carnage à l’église de Nyamasheke, l’évêque du diocèse de Cyangugu, qui était alors Monseigneur Ntihinyurwa Thaddée, est venu à la paroisse.
Je ne sais pas ce qu’il a dit aux prêtres et à la population mais après son départ, une grande attaque a été menée contre les réfugiés qui étaient dans l’église.

Pendant le désordre dû aux tueries, un homme que je ne connaissais pas, qui était parmi les tueurs, m’a prise par le bras, m’a conduite dans l’enclos des maisons des prêtres et m’a violée.

La première attaque des Interahamwe avait à sa tête Yusufu Munyakazi, un Interahamwe de grand renom. Les massacres ont commencé le jeudi et ont continué jusqu’au vendredi, toujours exécutés par le même groupe d’Interahamwe, aidé par la population locale et voisine.
Ce jeudi, le jour où j’ai été violée, je suis revenue dans l’église après le départ de mon violeur.

J’ai passé la nuit à côté de l’autel et je suis sortie de l’église le samedi, laissant derrière moi les cadavres de mes enfants et des autres membres de ma famille, de voisins, d’amis et de connaissances. Tous mes enfants ont laissé leur vie dans cette église, tandis que leur père a été assassiné au bureau de la sous-préfecture de Cyesha.

Après avoir quitté cet endroit, je me suis rendue chez un ami Hutu pour lui demander refuge. J’avais beaucoup de blessures causées par les éclats de grenades et les coups de machette.
La famille de mon ami Hutu a pris soin de les nettoyer chaque jour. J’ai vécu avec eux jusqu’à la fin du génocide.

Après le génocide, certaines organisations nationales et internationales ont construit des maisons pour les survivants dont les habitations avaient été démolies. On a établi des priorités et on a commencé par les veuves qui avaient des enfants.

Comme je n’en avais pas, j’ai été mise de côté et les constructions ont été arrêtées avant que ma maison ne soit construite. Je suis allée habiter dans la maison d’un milicien, notre ancien voisin qui s’était réfugié en RdC (République démocratique du Congo – ex-Zaïre). Les autres voisins m’ont intoxiquée et je suis tombée malade pendant longtemps.

Mon neveu, l’enfant de ma grande sœur, est venu me prendre et m’a emmenée chez lui, à Kamembe, pour y vivre. Après un temps, sa femme s’est lassée de moi et j’ai décidé de quitter la famille, pour aller vivre dans ma propre maison. J’ai loué une très petite maison à 1.000 francs rwandais pendant deux mois.

Après cette période, les agents de l’AVEGA (Association des Veuves du Génocide) sont venus me rendre visite ; ils ont été émus et m’ont acheté une autre maison, dans laquelle je vis seule aujourd’hui.

L’AVEGA fait tout son possible pour m’assister ; elle m’a octroyé un crédit de 50.000 francs rwandais pour établir un petit commerce. Comme cet argent est venu pendant la période où j’avais une multitude de problèmes urgents à résoudre, je ne l’ai pas utilisé correctement et je suis vite tombée en faillite.
Aujourd’hui, je me vois incapable de rembourser cette somme. L’AVEGA m’a aussi donné une chèvre et je l’ai toujours.

Le FARG (Fonds National pour l’Assistance aux Rescapés du Génocide) me paie les frais des soins médicaux. Je suis parmi les premiers qui ont eu la carte d’accès aux soins médicaux payés par le FARG. Malheureusement, notre hôpital ne dispose pas d’assez de médicaments.

J’ai passé le test de dépistage du VIH/SIDA quand une femme, qui a été violée par la même personne que moi, est morte. On disait qu’elle était morte du SIDA et j’ai eu peur.

Quand l’AVEGA a envoyé ses membres qui ont subi des viols pendant le génocide, se faire examiner, moi aussi, j’y suis allée. Les résultats du premier test se sont révélés négatifs et je n’y ai pas cru.
J’ai passé le test une seconde fois et cette fois-ci, les résultats étaient positifs.

Les agents de l’AVEGA m’ont beaucoup aidée moralement ; je vivais avec un sentiment de désespoir total mais ils m’ont encouragée. Que Dieu les comble de sa bénédiction.

Celui qui m’a violée est mort en prison ; je ne le connaissais pas mais ceux qui l’ont vu, m’ont appris la nouvelle de sa mort.

Je vis de la vente de marchandises à la sauvette. Je n’ai aucune autre source de revenus et celle-ci est incertaine. Je n’ai aucun problème avec mes voisins, nous ne nous connaissons pas.
Dans le village où j’habite, nous achetons l’eau et je dois également payer celui qui la transporte parce que je ne peux pas le faire moi-même.

Dernièrement, on m’a volé tous les objets de ma maison, de l’argent et des habits, sauf celui que je portais ce jour-là. D’habitude, je vends de l’huile de palme. J’ai un jerrican que je vends au détail. Des fois, le solde est positif avec un gain insignifiant, ou alors, il est négatif.

J’ai besoin d’un fonds pour commencer un commerce qui pourrait m’aider à assurer ma survie sans toujours devoir tendre la main vers les autres.

Témoignage recueilli à Cyangugu le 5 mars 2003,
Par Pacifique Kabalisa.