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Témoignage V138

Pour se marier, il fallait faire le test de dépistage du sida ; elle a donc dû tout raconter à son fiancé.

J’avais 14 ans au moment du génocide. Lorsque le génocide a été déclenché, je venais tout juste de terminer mes études primaires. J’avais encore mes deux parents et neuf frères et sœurs. Mes parents et six frères ont été emportés par le génocide. Nous sommes à trois aujourd’hui.

Au lendemain de la mort du Président Habyarimana, les génocidaires ont commencé à mettre en œuvre leur plan macabre. Les Tutsi ont été massacrés, leurs maisons ont été détruites et leurs biens pillés.

Au début du génocide, j’étais chez ma grande sœur à Gikongoro, dans la commune de Nyamagabe. Ma grande sœur s’est réfugiée à Butare et moi, je suis allée chez un voisin Hutu. Je me déplaçais de temps en temps dans d’autres familles et des fois, je passais la nuit ou la journée dans la brousse.

Pendant que je me cachais dans la brousse, je me suis fait violer. Cela s’est produit trois fois. Les violeurs étaient très nombreux et je ne les connaissais pas.

Après le génocide, ma grande sœur est revenue à Gikongoro et nous avons vécu ensemble. Après quelque temps, elle a trouvé un emploi à Kigali et m’a envoyée vivre avec une autre de mes sœurs à Cyangugu.

Depuis la fin du génocide, je suis malade. Je me faisais soigner mais je ne croyais pas que je pouvais avoir attrapé le SIDA. Arrivée à Cyangugu, j’ai eu un fiancé ; il avait remis la dote. Lors des préparatifs pour le mariage civil, il nous fallait certaines attestations, dont celle qui atteste que nous n’avons pas contracté le SIDA.

Nous sommes allés passer le test de dépistage à Kigali et les résultats de mon examen se sont révélés positifs. Je n’avais pas dit à mon fiancé que j’avais été violée pendant le génocide. J’ai dû tout lui raconter, après avoir eu les résultats de l’examen. Il a été très choqué et m’a demandé d’essayer de supporter ce que je venais d’apprendre.

Quant à moi, cette nouvelle m’a fait revivre tous mes mauvais souvenirs du génocide. J’ai eu du mal à accueillir cette information et jusqu’aujourd’hui, je n’arrive pas à assumer ce qui m’est arrivé. J’évite d’y penser mais ça m’est impossible.

Nous vivons dans une maison construite par l’ONG SNV (Netherlands Development Organisation). Elle n’est pas solide et elle se détériore. Nous vivons de ce que nous récoltons de nos champs ; nous n’avons pas d’autres sources de revenus. Nous rencontrons beaucoup de problèmes, mais ceux qui nous accablent le plus sont ceux qui sont en rapport avec la pauvreté et les maladies.

Je suis très malade et je n’ai pas suivi de traitement pour la prévention des maladies opportunistes – je ne sais même pas où on distribue ces médicaments.

Si j’avais à être assistée, je demanderais que la priorité soit donnée aux soins médicaux, surtout pour les maladies opportunistes et les traitements antirétroviraux. J’ai également besoin que notre maison soit restaurée, pour la rendre solide. Si j’avais de l’argent, je pourrais aussi démarrer un élevage de poules ou commencer un petit commerce.

Quelquefois, je bénéficie de l’assistance de l’AVEGA (Association des Veuves du Génocide). On m’a donné 10.000 francs rwandais pour payer mes frais pendant la période de ma convalescence.
J’ai aussi la carte d’accès aux soins médicaux payés par le FARG (Fonds National pour l’Assistance aux Rescapés du Génocide) que j’utilise pour me faire soigner.

Témoignage recueilli à Cyangugu le 8 mars 2003,
Par Pacifique Kabalisa.