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Témoignage V140

Elle a honte mais se rassure en se rappelant qu’elle n’est pas la seule à qui cela est arrivé.

J’avais 22 ans au moment du génocide. Au début du génocide, nous nous sommes réfugiés au stade Kamarampaka. Nous y avons vécu et chaque fois, les tueurs venaient enlever des Tutsi pour les tuer. Par chance, je n’ai pas été parmi ceux qui ont été exécutés.

Pour pouvoir quitter le stade, nous avons été aidés par un prêtre qui vivait à la paroisse de Cyangugu, parce qu’il a vu qu’il ne restait qu’une poignée de réfugiés exposés aux tueries. Nous sommes allés à Nyarushishi, au début du mois de juin. Nous sommes rentrés chez nous en novembre, juste à l’arrivée des Inkotanyi à Cyangugu.

Entre-temps, quand nous étions encore à Nyarushishi, un homme a fait de moi sa femme, de force. Je ne le voulais pas mais je ne pouvais pas faire autrement. Il m’a d’abord violée et tout le monde dans le camp a appris la nouvelle. Je suis restée avec lui à contrecœur, parce que j’avais honte devant toutes ces personnes qui le savaient.

Lorsque nous avons quitté le camp de réfugiés de Nyarushishi, j’ai continué à vivre avec lui mais il était infidèle. Il est mort d’une maladie en avril 2002 et comme il ne s’était pas fait examiner, je ne sais pas de quelle maladie il est mort.

A sa mort, je portais une grossesse de quatre mois. J’ai continué à avoir des malaises et des maladies incessantes. Quand la grossesse est arrivée à terme, j’ai mis au monde un beau et gros bébé.
Mais au fur et à mesure qu’il grandissait, il devenait de plus en plus maigre. Il est actuellement très malade. Cet enfant est le quatrième ; j’en ai eu trois autres avec cet homme. Ils sont encore très jeunes ; l’aîné a sept ans.

Les maladies ne s’arrêtaient pas et j’ai donc décidé de passer le test de dépistage du VIH/SIDA. Aidée par l’AVEGA (Association des Veuves du Génocide), j’ai été examinée et les résultats étaient positifs.

Après avoir appris la mauvaise nouvelle, j’ai revécu mon passé. J’étais traumatisée. Ma famille m’a beaucoup réconfortée et je me suis dit que, comme je n’étais pas responsable de cette situation, il ne fallait pas culpabiliser et aggraver mon malheur.
Encore aujourd’hui, quand j’y réfléchis, j’arrive trop loin dans mes pensées et pour me calmer, je me dis toujours que ce n’est pas à moi seule que cela est arrivé, qu’il y en a d’autres, qui sont dans de pires conditions que moi.

Je suis retournée vivre chez mes parents avec mes quatre enfants. Ils supportent notre présence et nos caprices. Mais des fois, les besoins des enfants dépassent les capacités de la famille et mon père se plaint.
Notre maison a été construite par l’ONG SNV (Netherlands Development Organisation).

De toute la famille, c’est ma mère qui se débrouille tant bien que mal pour tous nous prendre en charge. Cependant, elle n’a pas de travail rémunérateur. Elle ne fait que cultiver les champs et parfois, elle se fait aider par mes deux petites sœurs. En comparant ses sources de revenus et le nombre de personnes à sa charge, on comprend bien qu’un problème se pose.

Mon père ne peut rien faire, il est devenu infirme. Le génocide ne l’a pas emporté mais l’a laissé invalide. Nous vivons au jour le jour, par la grâce de Dieu. Quand nous trouvons à manger, nous mangeons ; mais des fois, nous n’en trouvons pas et nous passons toute la journée le ventre vide.

L’AVEGA me donne son soutien dans le domaine médical mais elle ne m’a pas encore offert d’aide matérielle. J’ai commencé les démarches pour obtenir la carte du FARG (Fonds National pour l’Assistance aux Rescapés du Génocide) qui permet d’accéder aux soins de santé. J’ai reçu l’accord des responsables du FARG mais les enfants n’en bénéficieront pas.

Personne d’autre ne m’assiste. Celui qui était censé m’aider est mon beau-frère, qui m’a pris le terrain que mon mari avait laissé. Je ne prends pas de médicaments pour la prévention des maladies opportunistes. A présent, je suis très malade : j’ai une toux chronique et des démangeaisons sur toute la peau.

Mon souhait en matière d’assistance est d’avoir des médicaments pour retrouver ma force. Une autre préoccupation qui me donne de la peine, c’est l’éducation de mes enfants, qui comprend justement le devoir de les nourrir, de les faire soigner et de les scolariser. Si je pouvais avoir un fonds de démarrage d’un projet de petit commerce, je pourrais subvenir à leurs besoins.
La maison de mes parents est très petite par rapport au nombre de gens qui y logent. J’ai besoin d’une maison pour y vivre avec mes enfants, comme ça, je diminuerais la charge qui repose sur les épaules de ma mère.

Témoignage recueilli à Cyangugu le 7 mars 2003,
Par Pacifique Kabalisa.