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Témoignage V141

Elle ne peut pas dire qui ils étaient ni combien ; elle préférait fermer les yeux pendant l’acte.

J’avais 32 ans au moment du génocide. Dans notre région, le génocide a débuté un jeudi, le lendemain de la mort du Président Habyarimana. Les massacres ont commencé dans le secteur de Mururu, tandis que dans notre localité, tout a commencé le samedi 9 avril et mon mari a été tué le dimanche.

Les tueurs l’ont trouvé à la maison ; il était au lit car il était malade. Nous avions un enfant de cinq ans et demi, qui a été tué pendant le génocide.
Après la mort de mon époux, je suis allée chez sa mère qui est Hutu. Les miliciens sont venus nous chercher, ma belle-mère et moi, et nous ont emmenées dans une maison où étaient rassemblées plusieurs femmes Tutsi de la localité.

Nous sommes restées dans cette maison jusqu’à ce que nous soyons déplacées au stade Kamarampaka et plus tard, à Nyarushishi, où nous avons vécu jusqu’après la libération de Cyangugu par les militaires du FPR-Inkotanyi (Front Patriotique Rwandais-Inkotanyi).

Lorsque nous étions dans cette maison, les hommes venaient chaque soir nous abuser sexuellement. Cela a duré longtemps, puisque nous avons quitté cet endroit fin juin ou début juillet. Nous avons été abusées par n’importe qui et beaucoup d’entre eux nous étaient inconnus.

Nous n’avions pas le courage de regarder qui venait. C’était comme boire un médicament très amer ; nous n’osions pas ouvrir les yeux pour regarder pendant l’acte. Les violeurs étaient nombreux et je ne me souviens plus du nombre de ceux qui m’ont violée.

En quittant Nyarushishi, j’ai d’abord occupé une maison qui appartenait à un Interahamwe réfugié, parce que la nôtre avait été démolie pendant le génocide. Après quelques temps, j’ai construit la mienne et les tôles pour la toiture m’ont été offertes par une ONG (Organisation Non Gouvernementale) dont je ne connais pas le nom.

Suite aux viols que j’ai subis, j’ai des douleurs vaginales. Pendant la miction, je ressentais de fortes douleurs et mon cycle menstruel était irrégulier. J’ai continué à me faire soigner mais ça ne disparaissait pas. Je n’avais pas révélé au médecin que j’avais été abusée sexuellement pendant le génocide.

Plus tard, le médecin m’a demandé si je n’avais pas été violée et je lui ai raconté toute l’histoire. Il m’a dit qu’il s’agissait d’une infection vaginale, il m’a prescrit des médicaments et les douleurs ont disparu.

Quelques jours plus tard, l’AVEGA (Association des Veuves du Génocide) a demandé à toutes les femmes violées pendant le génocide, de passer le test de dépistage du VIH/SIDA.

Nous avons été examinées et mes résultats se sont révélés positifs. Les résultats de l’examen m’ont surprise. Cependant, en revoyant ce que j’avais vécu pendant le génocide, je doutais du contraire. J’avais surtout peur d’un certain jeune garçon qui était parmi nos violeurs ; il était connu pour ses actes d’adultère.

Depuis que j’ai appris que j’étais infectée, j’ai souffert deux fois du zona. Je me suis fait soigner mais je n’ai pas pris de médicaments pour la prévention des maladies opportunistes. Je suis très malade. Je souffre souvent de douleurs rénales, de douleurs dorsales et de maux de tête, surtout quand je m’attarde sous le soleil ou quand je porte un objet lourd.

A la maison, je suis souvent avec ma cousine, la fille de mon oncle paternel. Quand elle loge à l’internat ou quand elle est à l’école, c’est sa petite sœur qui vient passer la nuit avec moi. C’est leur maman qui me les envoie, car elle sait que je suis séropositive. Elle me donne toute son affection et m’aide aussi bien moralement que matériellement dans la mesure de ses moyens. Même lorsque je me sens accablée par un problème embarrassant, j’ai recours à elle.

Je vis de la récolte de mes champs et j’essaie de les exploiter pour trouver de quoi me nourrir. Personne d’autre de ma famille ou de celle de mon mari n’a survécu, sauf la femme de mon oncle paternel. Elle n’a pas assez de moyens matériels pour faire vivre sa famille et intervenir matériellement dans la résolution de mes problèmes. Ce que je n’arrive pas à trouver moi-même, je ne l’attends de personne d’autre.

Je me suis dernièrement affiliée à l’AVEGA. Elle ne m’a pas encore donné d’aide matérielle mais elle nous conseille psychologiquement. L’assistance psychologique nous est capitale, même si pas mal de volontaires qui nous appuient ne s’y intéressent pas.
Les frais des soins médicaux sont payés par le FARG (Fonds National pour l’Assistance aux Rescapés du Génocide) ; j’ai été parmi les premières personnes à bénéficier de la carte d’accès aux soins.

Mes voisins ne savent pas que je suis porteuse du SIDA. Nous sommes en bonnes relations. Les femmes qui étaient avec moi pendant le génocide, avec qui nous avons partagé la peine, soupçonnent néanmoins que je suis séropositive car elles ont été elles aussi contaminées.

Mon état de santé ne me permet pas de me lancer dans quelque projet que ce soit, comme un petit commerce. Mais si je pouvais trouver des animaux domestiques, je pourrais bien les élever.
Par exemple, si je pouvais avoir une vache, elle me permettrait non seulement d’avoir du fumier, mais aussi du lait à boire et à vendre. Quand je veux du lait, je suis obligée de l’acheter, lorsque j’en ai les moyens bien sûr. Je trouve à manger très difficilement et mon alimentation n’est pas du tout équilibrée.

Témoignage recueilli à Cyangugu le 8 mars 2003,
Par Pacifique Kabalisa.