Centre pour la prévention des crimes contre l'humanité

Accueil / Les témoignages / Témoignage V142

Témoignage V142

Elle se dit que la souffrance fait partie de la vie.

J’avais 27 ans au moment du génocide. J’étais mariée et mère de quatre enfants, qui ont tous survécu au génocide. J’étais séparée de mon mari bien avant le génocide et je n’ai pas eu de nouvelles de sa mort éventuelle.

Le 7 avril 1994, nous avons vu des Hutu en train d’aiguiser leurs machettes et des morceaux de bois. Ils ont tenu des petites réunions en groupes et après, ils ont commencé à massacrer les hommes Tutsi. Nous n’étions pas encore au courant de la mort du Président Habyarimana.

Nous avons quitté nos maisons pour nous cacher dans la brousse. De là, nous entendions les tirs des armes à feu de tous les côtés.
Quelques jours après, nous sommes allés dans le camp de réfugiés de Nyarushishi. Les troupes des FAR (Forces Armées Rwandaises) en déroute et les Interahamwe tuaient encore les Tutsi qui se trouvaient sur leur chemin dans leur fuite mais nous, nous étions protégés par les Français dans le camp.

A la fin du génocide, nous nous sommes installés à Munyove, où nous habitions avant. La maison était démolie mais malgré tout, nous l’avons habitée. Nous ne pouvions rien faire d’autre. Je ne peux pas vous décrire l’état dans lequel était la maison lorsque nous l’avons récupérée. C’est indescriptible : personne ne peut imaginer qu’on peut vivre dans une telle maison. Et pourtant, c’est la réalité.

Comme nous n’avions plus personne pour nous aider (toute la famille ayant été tuée pendant le génocide), j’ai dû travailler pour gagner un peu d’argent, afin de pouvoir subvenir à mes besoins et surtout, à ceux de mes enfants.
J’étais chargée de l’hygiène dans un restaurant à Kamembe et j’étais obligée de rentrer tard, car le travail terminait en plein milieu de la nuit.

Un jour, alors que je rentrais, j’ai été violée par un homme que je connaissais. Il avait déjà essayé plusieurs fois mais à chaque fois, je lui échappais. Il habite toujours à Munyove et je suis allée en justice, mais ça n’a rien donné ; il a corrompu les juges.

Suite à ce viol, j’ai eu une grossesse non désirée et j’ai mis un enfant au monde. L’enfant est aujourd’hui âgé de sept ans. Son père ne m’assiste en rien pour l’éducation de son enfant, alors qu’il en a les moyens. Mes enfants n’ont pas été scolarisés, sauf un qui est à l’école primaire.

Plus tard, j’ai eu des furoncles ; lorsque l’un disparaissait, un autre apparaissait. L’AVEGA (Association des Veuves du Génocide) m’a envoyée passer le test de dépistage du VIH/SIDA et les résultats ont été positifs.

Après avoir appris que j’étais séropositive, j’ai accepté mon état, étant donné que toute personne en vie doit souffrir et qu’il est impossible d’échapper à la souffrance.

Pour le moment, je ne suis capable de rien, je suis très malade. Je ne connais rien en ce qui concerne les traitements de cette maladie. Les médecins feront le nécessaire.

Ma maison a été construite par l’AVEGA, aidée par un prêtre de la paroisse de Cyangugu, qui était avec de jeunes blancs. La maison est désormais dans un meilleur état qu’avant ; elle est seulement fermée aux deux entrées de l’extérieur.
Lorsque l’AVEGA dispose d’une aide, elle nous assiste mais pour le moment, elle ne fait que nous prodiguer des conseils, car elle n’a plus de moyens financiers. C’est l’AVEGA seule qui m’assiste et lorsque je tombe gravement malade, les fidèles de ma religion me rendent visite et m’apportent à manger.

Je ne sais pas quelle priorité attribuer dans la résolution de mes problèmes, tellement ils sont nombreux et élémentaires. Les bienfaiteurs seuls peuvent me donner assistance selon leur propre jugement, que ce soit des habits, de la nourriture, etc.

Si je pouvais trouver un animal domestique, je pourrais faire de l’élevage de petit bétail. Cela me permettrait de subvenir à certains de mes besoins pendant que je suis encore en vie et ça aiderait mes enfants dans l’avenir. C’est insuffisant pour quatre garçons, mais je ne peux pas faire autrement.

Témoignage recueilli à Cyangugu le 7 aôut 2002,
Par Pacifique Kabalisa.