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Témoignage V143

Affaiblie, elle s’inquiète pour l’avenir de ses enfants.

J’avais 32 ans au moment du génocide. Le matin du 7 avril, nous avons entendu la nouvelle de la mort du Président Habyarimana dans un accident d’avion. Dès lors, les massacres systématiques des Tutsi ont commencé.

Au tout début, les tueurs étaient surtout à la recherche des personnes instruites. Mon mari était menuisier et avait un niveau de vie moyen. Il a été enlevé parmi les instruits et n’est jamais revenu. Nous avions cinq enfants, qui ont tous survécu au génocide.

J’ai cherché quelqu’un qui n’était pas dans le groupe cible des tueries pour accompagner mes enfants jusque chez mes parents. Nous sommes Hutu, mais mon mari était Tutsi et donc, mes enfants le sont aussi. J’ai essayé de rejoindre mes enfants chez mes parents.

En cours de route, quand je suis arrivée à l’orée d’une forêt, j’ai été arrêtée par un homme qui participait aux massacres. Il m’a violée, puis il est reparti. J’ai continué mon chemin.

A quelques pas, j’en ai rencontré un autre ; on se connaissait bien. Il m’a dit qu’il allait m’accompagner jusque chez moi. Nous sommes partis ensemble et en route, il m’a lui aussi violée, puis nous avons continué ensemble jusque tout près de chez mes parents. Il s’est exilé en RdC (République démocratique du Congo – ex-Zaïre) et n’est jamais revenu.

Je suis restée chez mes parents jusqu’à la fin du génocide et après, je suis retournée dans la région de mon mari. Après le génocide, j’ai vécu seule avec mes enfants sans problème. Nous vivions dans de mauvaises conditions, comparé à notre vie d’avant le génocide.

C’est récemment, en mars 2003, que j’ai appris que j’étais séropositive. J’ai attrapé le zona. Comme je savais que cette maladie ne vient pas comme ça et qu’elle est souvent opportuniste à cause de la déficience d’immunité de l’organisme causée par le SIDA, je suis allée faire le test de dépistage à l’hôpital de Gihundwe.

Les résultats se sont révélés positifs. J’ai été malgré tout surprise par le contenu des résultats. Je ne pensais pas que je pouvais avoir contracté le SIDA. Lorsque je l’ai appris, j’ai ressenti que la vie était terminée et je me suis demandé comment mes enfants allaient vivre seuls, sans quelqu’un pour les prendre en charge. C’est la première préoccupation qui m’est venue à l’esprit.

J’ai cinq enfants, dont trois sont à l’école secondaire. Même si leurs frais scolaires sont payés par le FARG (Fonds National pour l’Assistance aux Rescapés du Génocide), c’est moi qui suis chargée de leur trouver le matériel et les tickets pour qu’ils se déplacent vers l’école ou qu’ils rentrent à la maison pendant les vacances.

Quand j’avais encore de la force, je travaillais dans les champs des voisins pour gagner de l’argent, afin de pouvoir leur acheter du matériel scolaire. Actuellement, je ne suis même pas capable d’exploiter mes champs. Les frais des soins de santé pour mes enfants et pour moi sont assurés par le FARG également.

L’AVEGA (Association des Veuves du Génocide) aussi nous fait soigner et nous donne des conseils concernant notre état de santé, ainsi que sur les mesures à prendre pour éviter la contamination des autres et continuer à vivre avec cette maladie. Lorsque je me suis affiliée à l’AVEGA, elle donnait plutôt une aide matérielle, mais ses moyens se sont désormais épuisés.

Je n’ai pas pris les médicaments pour la prévention des maladies opportunistes. Nous les avons demandés à l’AVEGA, mais l’association nous a dit qu’elle n’en disposait plus.

Mon habitation a été construite par une organisation dénommée SNV (Netherlands Development Organisation). La maison n’est pas solide et n’a pas de porte à toutes les baies ; elle n’a que des portes extérieures.

Toute la famille de mon mari a été tuée, sauf ma belle-mère qui est tellement vieille qu’elle ne peut rien faire.

Mes conditions de vie sont médiocres. Dans notre région nous n’avons pas de bananeraies, alors que pour beaucoup d’habitants agriculteurs de Cyangugu, c’est la première source de revenus.
Avant que je ne sois faible, je vivais des patates douces que je récoltais dans mes champs mais pour le moment, je n’en peux plus. Je ne sais pas si je pourrai continuer à assurer ma survie.

J’ai dit à mes enfants que j’étais séropositive et je les ai encouragés à bien travailler en classe, pour qu’ils puissent avoir les moyens de prendre leur avenir en mains. Ils ont été choqués mais ils ne peuvent rien face à la situation.

Puisqu’ils n’avaient pas assez de matériel pour vivre en internat l’année passée, deux de mes enfants sont rentrés à la maison. Mais il est difficile pour eux d’étudier le soir, à cause du manque de lumière. Nous n’avons pas de lampes. Par conséquent, leurs résultats ont chuté.

Je n’ai traduit personne en justice car je ne connais pas ceux qui ont massacré les miens et ceux qui m’ont agressée.

Ce qui me préoccupe pour le moment, c’est l’avenir de mes enfants et surtout, le présent qui prépare cet avenir. S’ils avaient la possibilité de trouver le matériel nécessaire pour rester à l’internat, ce serait vraiment un miracle pour moi. Pour le reste, je souhaiterais bénéficier d’un fonds pour le démarrage d’un projet de petit commerce pour subvenir à mes besoins.

Témoignage recueilli à Cyangugu le 7 aôut 2002,
Par Pacifique Kabalisa