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Témoignage V144

Le viol était devenu son " régime " quotidien.

J’avais 29 ans au moment du génocide. Le génocide a débuté chez nous juste après la mort du Président Habyarimana. J’habitais le secteur Winteko. Au début des massacres, mon mari s’est réfugié au stade Kamarampaka et moi, je suis allée demander refuge chez un ami Hutu.

Comme les Interahamwe me voyaient toujours chez lui, il m’a conseillé de rejoindre les autres femmes de notre localité, qui étaient rassemblées dans une maison. Deux miliciens m’ont conduite à cette maison. Le chef de famille n’a pas voulu que je parte seule avec ces miliciens et il m’a accompagnée.

En cours de route, nous avons rencontré deux autres hommes, actuellement internés dans la prison de Cyangugu. Le chef de famille m’a confiée à eux, pour qu’ils m’accompagnent jusqu’à la maison où étaient les autres femmes. Il m’a rassurée, en me disant qu’il avait confiance en eux.

Nous avons fait à peine quelques mètres ; ils se sont arrêtés et m’ont violée, avec les deux premiers qui m’accompagnaient. Les deux premiers sont rentrés et les deux autres ont continué la route avec moi jusqu’à destination.

Dans cette maison, beaucoup d’hommes sont venus abuser de nous sexuellement et ils venaient chaque jour. Je ne sais pas combien d’hommes m’ont violée, ni le nombre de fois. Ils étaient nombreux et c’était devenu notre " régime " habituel.

Après un temps, certaines d’entre nous ont été prises pour femmes, d’autres ont été tuées, et d’autres encore ont été emmenées au stade Kamarampaka, puis à Nyarushishi. J’étais parmi celles qui ont été conduites au stade.

Nous avons quitté Nyarushishi lorsque les Inkotanyi sont arrivés à Cyangugu. Je suis venue vivre ici avec ma mère ; mon mari est entré dans l’armée et depuis lors, je ne l’ai plus revu.

Pendant tout le temps que j’ai passé dans cette maison, j’ai vécu avec les conséquences des viols ; j’ai été blessée et les plaies se sont cicatrisées sans médicaments.

J’ai appris que certaines femmes avec qui nous étions dans la maison avaient passé le test de dépistage du VIH/SIDA et que les résultats s’étaient révélés positifs. Alors moi aussi, je me suis fait examiner. J’ai été aidée par l’AVEGA (Association des Veuves du Génocide) et j’ai fait le test de dépistage du VIH/SIDA cette année mais je ne me rappelle pas du mois.

Quand j’ai appris la triste nouvelle, j’ai eu du mal à l’accueillir mais comme je ne pouvais rien changer, je l’ai peu à peu supportée.

Notre maison a été construite par une ONG (Organisation Non Gouvernementale) dont je ne connais pas le nom. Elle n’est pas solide ; elle est faite de briques rudimentaires et d’un revêtement en terre.

Les conditions dans lesquelles je vis sont déplorables. C’est moi qui dois exploiter nos champs pour pouvoir nous nourrir ; ma mère est très vieille. Moi non plus, je ne suis pas capable de tenir longtemps. Lorsque je travaille quelques minutes aux champs, je me sens vite épuisée.

J’ai commencé à présenter certaines maladies opportunistes, surtout des plaies dans la bouche et des irritations sur la peau. Je n’ai pas suivi de traitement pour la prévention des maladies opportunistes et je n’ai pas pris d’antirétroviraux. Je sais qu’ils existent, j’en ai entendu parler à la radio.

Pour ce qui est de nos conditions de vie au quotidien, nous vivons au jour le jour. Pour trouver de la nourriture, nous devons dépenser beaucoup d’énergie dans la récolte de nos champs. Sinon, nous restons le ventre vide.
Quand j’avais encore de la force, j’avais de quoi manger avec ma récolte mais pour le moment, ça ne va plus. Je suis vraiment épuisée.
Pour les autres besoins, je fais semblant de ne pas les sentir puisque je n’y peux rien.

Dans ma lutte pour la survie, je suis assistée par l’AVEGA. C’est elle qui m’a donné de l’argent pour passer le test de dépistage du VIH/SIDA et elle m’a offert deux poules à élever. Elle nous encadre également psychologiquement et socialement.

Le FARG (Fonds National pour l’Assistance aux Rescapés du Génocide) ne m’a encore donné aucune assistance mais il va bientôt m’accorder la carte pour accéder aux soins médicaux. Son assistance se limite souvent aux domaines médical et scolaire.

Nous vivons en bons termes avec nos voisins. La plupart du temps, ils ne sont pas au courant de nos problèmes. J’avais caché à ma mère que j’étais séropositive. Avec le temps, j’ai compris la nécessité de le lui révéler car c’est elle qui s’occupe de moi quand je tombe malade. Il a alors fallu qu’elle sache pourquoi j’étais si souvent malade. Si Dieu le veut, il la gardera longtemps, pour s’occuper de moi dans mes dernières heures.

Certains de ceux qui nous ont agressées pendant le génocide ont été traduits en justice mais beaucoup ont fui le pays et ne sont jamais revenus. Ceux qui sont en prison ne m’ont pas violée mais j’ai été témoin oculaire de leurs abus sur d’autres femmes qui étaient avec moi. Pour cela, j’ai été témoin à charge lors des enquêtes menées par le parquet.

Si j’avais des moyens financiers, j’achèterais une vache à élever, comme ça, je pourrais bénéficier en même temps de son lait et de son fumier. J’entreprendrais également un projet de petit commerce, pour pouvoir subvenir à mes besoins primaires et me procurer une alimentation équilibrée.

Un autre besoin, plus crucial encore, est celui de trouver un traitement antirétroviral car je ne peux rien faire avec une santé qui se détériore chaque jour.
Ma maison, également, est en mauvais état et ni ma mère, ni moi ne pouvons la restaurer.

Témoignage recueilli à Cyangugu le 7 aôut 2002,
Par Pacifique Kabalisa.