Centre pour la prévention des crimes contre l'humanité

Accueil / Les témoignages / Témoignage V146

Témoignage V146

Affaiblie, elle veut mourir avant de perdre toute dignité.

J’avais 26 ans au moment du génocide. Le génocide m’a frappée chez mon grand frère à Kamembe, où je vivais. Quand le génocide a débuté, nous sommes restés à la maison. Nous étions protégés par un voisin Hutu, milicien de premier plan, payé par mon grand frère pour notre protection.

Au cours du mois de juin, nous nous sommes réfugiés en RdC (République démocratique du Congo – ex-Zaïre). Nous ne sommes pas partis ensemble, de façon à ce que nous puissions nous cacher plus facilement. Les Interahamwe n’avaient pas encore fui le pays ; les massacres étaient toujours perpétrés.

Arrivée en RdC, j’ai traversé la frontière avec le Burundi pour rejoindre la famille de mon grand frère, qui s’y était réfugiée dans les années antérieures, au cours des persécutions des Tutsi. Tout au long du chemin vers la RdC, j’ai rencontré des attaques venant de Bugarama.

A chaque fois, j’étais arrêtée pour être tuée mais à chaque fois, l’un des génocidaires demandait aux autres de lui confier cette tâche et de continuer leur chemin sans lui, pour qu’ils n’arrivent pas en retard là où ils allaient attaquer.
Alors qu’il restait pour me tuer, le génocidaire me violait puis partait. J’ai été abusée par plus de quatre hommes ; je ne les connaissais pas tous.

Après la victoire du FPR-Inkotanyi (Front Patriotique Rwandais-Inkotanyi), mon frère est lui aussi rentré au pays avec toute sa famille. Nous nous sommes installés à Nyamata.
Plus tard, je suis venue à Cyangugu pour y vivre avec ma cousine, qui était la seule survivante de sa famille et qui habitait seule.

Entre-temps, je me suis mariée avec un militaire. Nous nous sommes installés dans la province d’Umutara, où il est mort d’une méningite en décembre 2002.
Après sa mort, je suis retournée vivre avec ma cousine. Arrivée à Cyangugu, j’ai appris que ma cousine s’était remariée. J’ai demandé à mon frère de me prêter sa maison inachevée et j’y ai habité.

Avant de me marier, je tombais souvent malade. Mon mari n’avait aucune maladie ; c’était la première fois qu’il attrapait la méningite, et celle-ci l’a emporté.

Après la mort de mon mari, j’ai continué à être très malade. Mon grand frère m’a donné de l’argent pour que j’aille faire le test de dépistage du VIH/SIDA. Je me suis fait examiner à l’hôpital de Gihundwe et les résultats se sont révélés positifs.
Après avoir appris la mauvaise nouvelle, j’ai voulu me suicider car je ne voyais pas qui allait s’occuper de moi pendant la période de maladie.

Quand mon frère a appris que j’étais séropositive, il m’a abandonnée. Je suis devenue une vaurienne à ses yeux. J’avais eu deux enfants avec mon mari ; l’aîné est âgé de sept ans et le second a trois ans. Je ne les ai pas fait examiner mais ils me donnent l’impression d’être sains ; ils ne sont pas malades.

Je vis de l’agriculture, mais ça ne me permet pas de trouver de la nourriture tous les jours. Des fois, je rends visite à des amis ou des voisins avec mon enfant et nous restons jusqu’à ce qu’on nous donne à manger. Puis, nous rentrons à la maison.

Mon enfant aîné vit chez sa grand-mère paternelle. Elle me l’a demandé et j’ai cédé puisque je comprenais qu’il me serait difficile de l’éduquer convenablement.

Pour le moment, je suis dans de très mauvaises conditions dans tous les domaines de la vie. Je ne suis pas capable d’exploiter mes champs alors que je dois me nourrir et me faire soigner. Et il y a bien d’autres besoins que je dois satisfaire.
Je suis préoccupée par beaucoup de problèmes sans solutions. Aujourd’hui, je souhaite mourir avant que je ne compromette ma dignité.

L’AVEGA (Association des Veuves du Génocide) ne m’a pas encore octroyé d’assistance ; je me suis affiliée à cette organisation récemment. Avant d’être membre de l’AVEGA, je me sentais très gênée de raconter à quiconque mon histoire du génocide, pire encore de révéler que j’étais séropositive.
Aujourd’hui, c’est la première fois que je raconte tout ça devant une personne inconnue.

Le FARG (Fonds National pour l’Assistance aux Rescapés du Génocide) m’a également donné de l’assistance dernièrement : il m’a accordé la carte d’accès aux soins médicaux.

Pour ce qui est de l’assistance pratique, j’ai besoin d’une vache à élever. De cette façon, je pourrais avoir du fumier et du lait. Je ne pourrais pas me lancer dans un projet de commerce, je suis incapable de le faire.

J’ai aussi un problème de logement. Je ne sais pas où je vais loger, si mon frère veut achever sa maison pour l’habiter ou l’utiliser à d’autres fins. Il m’avait prévenue qu’il me la prêtait pour peu de temps. Les besoins sont très nombreux et je ne sais pas par où commencer.

J’avais oublié le plus important : les traitements pour les maladies opportunistes et les antirétroviraux. Lorsque mon frère s’occupait de moi, il m’achetait du Bactrim mais comme il m’a rejetée, je n’arrive plus à trouver l’argent pour me l’acheter.

Témoignage recueilli à Cyangugu le 8 août 2002,
Par Pacifique Kabalisa.