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Témoignage V147

Violée et humiliée, elle témoignera même si elle doit y laisser la vie.

J’avais 58 ans au moment du génocide. Je me suis mariée à l’étranger (dans un pays limitrophe du Rwanda) où je vivais. La guerre de 1994 m’a saisie à Sahera (Butare), où j’étais venue rendre visite à mes parents. A ce moment-là, j’avais deux enfants. Et j’avais emmené le plus jeune des deux avec moi.

Après la guerre, je n’ai pas pu rentrer chez mon mari car l’enfant avec qui j’étais venue au Rwanda était mort. Il était tombé malade et est mort subitement. J’ai alors eu peur de rentrer seule et je suis restée chez mes parents.

Plus tard, après la mort de l’enfant, j’en ai eu deux autres avec un homme qui travaillait pour mon père. Je n’ai jamais vécu avec cet homme.
Aucun de mes enfants n’est plus en vie, sauf le cadet.

Pendant le génocide de 1994, j’étais à Sahera. Pour me violer, des Hutu m’ont couchée sur le dos, les jambes écartées et ils m’ont violée à tour de rôle. Ils m’ont violée à plusieurs reprises. Je ne me souviens pas du nombre de fois. Ce n’était pas les mêmes hommes qui revenaient.

Quand il m’arrivait de crier, ils me disaient d’aller à Kinihira pour joindre les Inkotanyi. Quand ils venaient pour me violer, j’étais chez moi et ils le savaient.
Ils m’ont brutalisée et m’ont dit des choses humiliantes comme : « Amène ce vagin Tutsi », etc.

Je travaillais pour eux. Je cultivais pour leur compte, mais ils ne voulaient même pas me donner à manger. Ils n’acceptaient jamais que je m’abrite quand il pleuvait. Je me souviens de trois de mes violeurs ; l’un d’eux est en prison et je ne sais pas où sont les autres.

Quand la guerre a été terminée, les tueurs ont fui vers le Burundi. L’un d’eux m’a demandé de l’accompagner. Il m’a dit que mes frères, les Inkotanyi, étaient venus et que nous devions nous enfuir, mais j’ai refusé.
Comment aurais-je pu les suivre après tout ce qu’ils venaient de me faire endurer ?
Finalement, une femme parmi les rescapées m’a signalé qu’il fallait aller à Rango où se trouvaient les autres.

Je ne savais pas marcher, je rampais presque. De mon sexe coulait du pus ; il commençait à pourrir et des asticots en sortaient.
Arrivée à Rango, j’ai essayé de chercher des plantes médicinales pour me soigner. J’ai trouvé quelques herbes et avec de l’eau tiède, j’ai pu un peu calmer mes douleurs.

Mais ce n’était pas suffisant car en plus de cela, l’association ABASA (Association des victimes de viols pendant le génocide – Butare) à laquelle j’ai adhéré m’a fait soigner à l’hôpital, bien qu’il soit un peu trop tard. On m’a hospitalisée et j’ai pris beaucoup de médicaments.

Je souffre beaucoup des conséquences de ces viols. Par exemple, actuellement, je n’arrive pas à me retenir quand je dois faire mes besoins. Il ne me reste qu’une très fine membrane de chair séparant le vagin et l’anus et c’est à cause de cela que mes besoins - petits et grands - viennent simultanément.

Parfois, le pus coule encore. Quand cela m’arrive, je retourne à l’hôpital, si j’ai de l’argent pour le transport. Quand le pus recommence à couler, cela me fait atrocement mal et je suis incapable de m’y rendre. De plus, je suis très malade et trop vieille pour arriver à l’hôpital à pied.

Avant, j’avais très mal quand je faisais mes petits besoins, ce qui me poussait à ne pas boire de l’eau afin de rester le plus longtemps possible sans aller aux toilettes. Sinon, il fallait que je me lave immédiatement après y avoir été pour calmer les douleurs.

Je ne me souviens pas très bien si je souffre du SIDA, mais je sais qu’on m’a fait passer beaucoup d’examens médicaux et on m’a donné beaucoup de médicaments.
Je pourrais mourir mais si c’est le cas, alors je veux une bonne mort. Je souffre de plusieurs maladies en même temps, de faim et d’amertume.

Les relations sociales avec mes voisins sont normales : on se salue en passant, sans plus. Mes amies rescapées viennent parfois m’aider à puiser de l’eau, mais pas tous les jours.

Après avoir quitté Rango, j’ai occupé une maison ici, à Sahera .Mais quelque temps après, le propriétaire de la maison a voulu que je la loue. Comme je n’avais pas d’argent, il m’a expulsée. Il était Hutu.

J’ai été obligée d’aller vivre dans une salle qu’utilisaient les membres d’ABASA. Malheureusement, la salle avait des portes qui ne fermaient pas et ce n’était pas sécurisant.

Plus tard, j’ai pu avoir une maison dans le village construit par le Rotary Club mais il a fallu beaucoup d’efforts de la part des membres de notre association pour que je l’obtienne.

Le FARG (Fonds National pour l’Assistance aux Rescapés du Génocide) m’a donné une carte pour me faire soigner. Je suis toujours bien accueillie à l’hôpital. Bien sûr, il faut que je bénéficie de moyens de transport pour y arriver.
La maison que j’occupe actuellement se trouve dans ce village construit par le Rotary Club pour les indigents.

L’association ABASA m’a donné une chèvre qui a mis bas, donc j’en ai désormais deux. Un ami m’a donné une poule. Bien que ce soit peu de choses, je pourrais utiliser le fumier de mes chèvres aux champs. Mais à cause des maladies et de mon âge avancé, je n’arrive plus à cultiver.

Avec les membres de notre association, nous nous entraidons matériellement et moralement : par exemple, on m’a donné du lait en poudre et du sucre. Une connaissance s’est chargée de mon fils. Elle l’a pris chez lui car sinon, j’allais mourir de faim avec lui. Parfois, il m’aide comme il le peut.

Je ne me sens pas vraiment en sécurité quand nos voisins Hutu voient que nous témoignons. Ils chuchotent que nous sommes payés pour le faire et que nous sommes riches. Ils disent que nous vendons nos témoignages de viol pour gagner de l’argent !
Parfois même, ils nous regardent d’un mauvais œil, croyant que nous allons parler d’eux et de ce qu’ils ont fait pendant le génocide. Ils n’ont pas confiance en nous et ils ont peur de ce que nous pourrions dire sur eux.

De toutes les façons, pendant les juridictions Gacaca, je dirai tout, même s’il faut que je sois tuée après. Je ne crains plus la mort ; je suis assez vieille pour ça.

Je souhaiterais avoir une petite fille qui puisse m’aider à chercher de l’eau et du bois. Le seul problème, c’est de la nourrir ! Moi-même, je n’ai rien. Et si j’arrive à manger, c’est grâce à l’aide de bienfaiteurs.

Ma famille a été massacrée. Il ne me reste qu’un garçon, le cadet, que j’ai donc fait garder. S’ils m’avaient laissé au moins une personne de ma famille, même handicapée, elle aurait pu m’aider d’une façon ou d’une autre. Mieux vaut rester avec une seule personne handicapée que de les perdre toutes.

Témoignage recueilli à Butare le 22 octobre 2002,
Par Pacifique Kabalisa.