Centre pour la prévention des crimes contre l'humanité

Accueil / Les témoignages / Témoignage V148

Témoignage V148

Elle a essayé d’invoquer le fait qu’elle était trop jeune mais ça ne les a pas arrêtés.

J’avais 11 ans au moment du génocide. Quand le génocide a débuté, j’étais chez nous à Gishamvu. Les autres membres de la famille se sont réfugiés à Nyakibanda. Moi, je suis allée chez mon oncle maternel, qui résidait dans le secteur de Sahera, puisque je pensais que la commune urbaine de Ngoma serait épargnée des massacres.

Au déclenchement du génocide à Ngoma, nous avons fui la maison en prenant des directions différentes et nous nous sommes dispersés. Pour ma part, j’ai été chez la voisine de mon oncle maternel, qui était Hutu. Elle a refusé de m’héberger en me disant que les tueurs venaient de lui prendre les enfants qu’elle avait cachés chez elle. Je me suis alors cachée dans les champs de sorgho et de bananes.

J’étais cachée dans la bananeraie quand un homme m’a demandé ce que je faisais là. Il ne me connaissait pas parce que je n’habitais pas dans sa localité. Il a exigé que je couche avec lui. Je lui ai dit que j’étais encore petite. Il m’a répondu que c’était mon affaire, que je n’étais pas son enfant.

J’ai continué à refuser alors il m’a prise de force. Il m’a donné un coup de coupe-coupe sur le tendon d’Achille parce que je résistais. Je me suis écroulée par terre et il m’a violée. Il m’a laissée dans la bananeraie.

Je suis restée un certain temps dans la même bananeraie et quand j’ai entendu les cris des tueurs, je suis vite allée dans une maison dont les propriétaires étaient des Tutsi qui avaient été tués.

Arrivée dans la maison, je me suis dit que les Interahamwe pouvaient me découvrir s’ils voulaient détruire la maison. Alors, je l’ai quittée pour chercher une cachette dans les roseaux. Là non-plus, je n’étais pas à l’abri des violeurs.
En effet, un homme, qui était en train de chercher des Tutsi à tuer, m’a trouvée dans les roseaux et m’a violée aussi. Il m’a laissée dans cet endroit sans me tuer.

Je n’ai reconnu aucun des auteurs des viols que j’ai subis ; tous étaient de Sahera et je ne les connaissais pas. J’étais dans une impasse : je ne savais plus que faire, ni où aller. Alors, je suis retournée chez la femme dont je t’ai parlé.

Elle a de nouveau refusé de m’accueillir et m’a dit de solliciter d’abord l’approbation d’un militaire de la garde présidentielle qui était son voisin. Celui-ci m’a donné son accord parce que, me disait-il, mon frère était son ami. Je ne connaissais pas la personne avec qui il m’a confondue.

Après un certain temps, la femme ne pouvait plus supporter ma présence et elle m’a chassée. J’ai alors regagné le champ de sorgho, où un policier m’a trouvée. Il m’a demandé de passer la nuit avec lui. Il me disait qu’il était l’ami de mon oncle. Malgré la situation dans laquelle j’étais, j’ai eu le courage de réagir et je lui ai répliqué que mon âge ne m’admettait pas de passer la nuit avec un homme. Il m’a emmenée de force mais en cours de route, je lui ai échappé et il ne m’a pas poursuivie.

Parce que j’étais encore petite et que c’était la première fois que j’avais eu des rapports sexuels avec des hommes, j’avais du mal à me tenir debout après les viols. Je souffrais beaucoup, au point de ne plus savoir faire un pas.
Pendant les viols, ça me faisait aussi beaucoup trop mal et il m’était très difficile de le supporter. Je criais beaucoup mais les violeurs s’en moquaient.

Avant de me violer, ils me frappaient parce que je repoussais leurs propositions de coucher avec eux. Je n’ai subi aucune autre cruauté dépassant le viol.

Au moment de ces viols, je n’avais pas encore eu mes premières règles. Depuis que je les ai eues, à 15 ans, j’ai la dysménorrhée et elles sont irrégulières. J’ai également mal quand je dois uriner.

J’ai eu peur de passer le test du VIH/SIDA parce que je redoutais d’apprendre une mauvaise nouvelle. J’ai consulté un médecin pour le problème des douleurs urinaires et il m’a dit que j’avais le trichomonas. Il m’a donné des médicaments mais le problème persiste.
J’ai honte de me présenter à chaque fois devant un docteur masculin pour lui parler de mes problèmes.

A la maison, il n’y a personne de plus âgé que moi à qui je peux demander des conseils.
Je suis assistée par le fonds d’assistance aux rescapés du génocide dans le domaine médical.

J’ai également fait l’école de formation technique sous le patronage de l’association Barakabaho – une association sous tutelle de l’Eglise anglicane qui aide les enfants orphelins du génocide – mais à la fin, je n’ai pas pu trouver le matériel de base pour appliquer ce que j’y ai appris.
On nous avait donné des machines à coudre mais nous ne savons pas où elles ont été mises par la coordinatrice de Barakabaho à Butare.

Nous bénéficions également de conseils de la part d’une religieuse de la congrégation de Benebikira, qui travaille ici à l’hôpital. Elle travaille habituellement comme infirmière dans le service de médecine interne.

Je partage la maison avec une autre fille qui est plus jeune que moi. Nous nous sommes rencontrées à l’école de Barakabaho. Comme nous avons les mêmes problèmes de logement, un ami nous a prêté une maison.
Des cambrioleurs nous ont surprises, mais ils n’ont pas pu entrer. C’est courant : ils attaquent les maisons des veuves et des filles, les violent et mettent du pili-pili dans leur sexe.

Comme je l’ai dit, la maison que nous occupons pour le moment appartient à un ami qui peut la reprendre d’un moment à l’autre. Nous avons besoin d’une autre maison pour vivre de façon plus stable.
J’aimerais aussi beaucoup avoir une machine à coudre et puisque j’ai appris la couture, je pourrais coudre pour assurer ma survie.

Je ne sais pas comment nous pourrions être assistées d’un point de vue juridique. Je suis toute seule maintenant. Toute ma famille a été tuée et quand je vais sur ma colline d’origine pour demander des informations à nos anciens voisins, qui sont les assassins de ma famille, ils disent tous qu’ils n’en savent rien.

Ceux qui m’ont violée, je ne les connaissais pas. Je ne saurai donc pas porter plainte devant la justice.

Témoignage recueilli à Butare le 25 octobre 2002,
Par Pacifique Kabalisa.