Centre pour la prévention des crimes contre l'humanité

Accueil / Les témoignages / Témoignage V149

Témoignage V149

Prise pour " femme ", elle était sa prisonnière et son objet sexuel.

J’avais 20 ans. Peu avant que les massacres débutent, je vivais à Sahera avec mes parents, mes frères et mes sœurs. Pendant le génocide, j’ai vécu beaucoup de choses horribles. Au début, quand on commençait à tuer, nous sommes allés à Ku Kabakobwa. Les tueurs nous y ont obligés.

Lorsque nous y sommes arrivés, nous étions nombreux et nous y avons retrouvé beaucoup de gens. Il y avait beaucoup de morts par terre, donc en marchant, nous avons été obligés de sauter au-dessus des cadavres.

Miraculeusement, quelques-uns d’entre nous ont pu survivre. Certains ont donné de l’argent et d’autres ont été sauvés par leurs voisins Hutu qui disaient qu’ils allaient les tuer eux-mêmes. Certaines, comme moi, ont été amenées par les bourreaux Hutu pour être leur femme.

Ainsi, un homme a empêché les autres de me tuer en disant qu’il allait m’amener chez lui. Il m’a laissée là et je suis allée me cacher dans les buissons.

Plus tard, il a découvert ma cachette et il m’a dit de le suivre. Nous sommes allés chez lui. Il m’a dit que je ne pouvais pas refuser ses propositions sinon il allait me livrer aux tueurs ou bien m’assassiner lui-même. Chez lui, se trouvait déjà une autre fille qui était son esclave à tous points de vue : elle cultivait les champs et elle était son objet sexuel.

Dès que nous sommes arrivés chez lui, il a abusé de moi. Il ne voulait pas me garder avec lui à cause de l’autre, qui était considérée comme sa femme. Il pensait que les autres tueurs allaient douter de lui et le tuer en croyant qu’il cachait des Tutsi chez lui.

Nous prendre comme femme était permis mais il a demandé à son petit frère de me garder pour qu’on ne me tue pas.
Son petit frère m’a dit que je n’avais rien à craindre et que quand les autres Interahamwe viendraient, il pourrait leur expliquer que j’étais sa femme.

J’ai vécu avec lui pendant une semaine. Je restais dans sa maison sans sortir. Il quittait la maison quand il le souhaitait et à chaque fois qu’il rentrait, il ne faisait rien d’autre que me violer.
Les parents de ces deux hommes ne savaient pas que l’autre fille et moi étions chez leurs fils, sinon je ne sais pas comment ils auraient réagi. Un jour, le petit frère étant sorti, j’ai décidé de m’évader et je suis partie me réfugier chez ma grande sœur, mariée à un Hutu.

Un autre homme est passé chez elle pour voir s’il n’y avait pas des Tutsi à tuer. Il m’a trouvée là et m’a dit que je devais immédiatement le suivre chez lui. J’ai eu peur de mourir et je l’ai suivi sans discussion.
Arrivés chez lui, il m’a expliqué qu’il n’allait pas me tuer mais que je serais sa femme. Il était un assassin qualifié. Il tuait et il rentrait avec les habits tachés de sang appartenant aux gens qu’il venait d’abattre. Il me forçait à les porter. Il me parlait méchamment en se moquant de moi mais il ne m’a jamais battue.

Nous sommes restés ensemble pendant deux mois. Je ne pouvais pas fuir puisqu’il me surveillait continuellement.
A la fin du génocide, il s’est enfui vers Ngozi au Burundi et il m’a forcée à partir avec lui. J’étais sa prisonnière.

Pour pouvoir rentrer au Rwanda, je lui ai menti : comme il savait qu’avant les massacres, j’avais un frère qui tenait une boutique, je lui ai dit que je l’avais vu enterrer de l’argent et que je devais rentrer pour aller le déterrer et le lui apporter. Il m’a crue et m’a laissé partir en croyant que j’allais revenir… Mais je ne suis pas revenue !

Je connais les trois hommes qui m’ont violée ; nous étions voisins.
A part le petit frère, qui est mort après le génocide, les deux autres sont au Rwanda. L’un vit à Cyarwa, l’autre est revenu au pays après sa fuite et il a été emprisonné.

Il a des sœurs qui vont souvent lui rendre visite à la prison. Elles me regardent d’un mauvais œil. Elles sont fâchées contre moi. Elles voudraient que j’aille le voir moi aussi pour lui apporter à manger. Elles me rappellent à chaque fois que je suis sa femme.
Elles ne veulent pas comprendre que je ne peux pas vivre avec leur frère de mon plein gré. C’est un homme que j’ai vu tuer beaucoup de gens ; il a même tué ma tante sous mes propres yeux.

Pour le moment, je vis avec ma grande sœur qui a deux enfants ; les autres membres de notre famille sont morts. A part le FARG (Fonds National pour l’Assistance aux Rescapés du Génocide) qui m’a procuré une carte pour les soins de santé et l’ABASA (Association des victimes de viols pendant le génocide – Butare) qui m’a donné une chèvre, je ne bénéficie d’aucune autre aide.

Nous cultivons nos champs pour avoir de quoi manger mais malheureusement, ce n’est pas suffisant. Pour acheter d’autres choses comme du savon et de la pommade pour le corps, nous allons cultiver pour les autres. Une journée de travail coûte 200 francs rwandais.

A cause de ce que m’ont fait subir ces hommes, je ne souhaite pas me marier et je n’ai plus envie d’avoir de relations sexuelles. Et puis les hommes d’ici veulent se marier avec moi parce qu’ils croient que mes parents m’ont laissé beaucoup de choses. J’ai fait le test du dépistage du VIH/SIDA et je suis séronégative.

Témoignage recueilli à Butare le 22 octobre 2002,
Par Pacifique Kabalisa.