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Témoignage V150

Pour elle, sa vie est finie ; si elle lutte encore, c’est pour ses enfants.

A Butare, le génocide a été déclenché le 20 ou le 21 avril 1994. Ce jour-là, nous avons quitté notre maison et nous sommes allés nous cacher dans la partie rurale du secteur de Tumba. Nous ne connaissions pas bien l’endroit.

Mon mari a été liquidé parmi les premiers. Les enfants et moi avons continué à nous cacher à différents endroits. Parfois, nous étions dénichés mais nous échappions aux tueurs. Le dernier milicien qui nous a dénichés nous a violées, ma fille aînée et moi. Elle est en première année secondaire et elle a maintenant 15 ans.

Après le génocide, j’avais souvent des crises de sinusite. Des représentants de l’ABASA (Association des victimes de viols pendant le génocide – Butare) sont venus nous sensibiliser sur la nécessité de faire le dépistage du VIH/SADA et nous ont demandé de nous faire examiner. Je ne pensais absolument pas que les résultats pourraient être positifs. Je me suis fait examiner simplement pour me faire une idée.

A ma grande surprise, les résultats se sont révélés positifs. Je n’arriverais pas à exprimer ce que j’ai ressenti au moment de cette découverte. J’ai alors fait examiner également ma fille et elle aussi a le VIH/SIDA.

Après avoir reçu ces résultats, le problème de la garde de mes enfants s’est posé : je me demandais qui allait pouvoir les élever parce qu’aucun membre de la famille n’a survécu.
La situation s’est aggravée quand j’ai appris que mon aînée était aussi condamnée.

J’ai quatre enfants : j’étais enceinte du petit pendant le génocide et je ne l’ai pas encore fait examiner mais les deux autres sont intacts.
Ma fille est plus courageuse que moi, mais on voit qu’elle s’inquiète pour l’avenir des plus petits. Elle se demande comment ils vont vivre sans leur maman et leur grande sœur. Elle m’a demandé de ne dire à personne que nous étions séropositives.

En ce moment, elle est retournée à l’école et elle travaille bien en classe. Malheureusement, elle est très souvent malade. Nous vivons toujours dans notre maison dont il reste les murs et qui n’a pas été complètement démolie. J’ai essayé de la retaper, mais elle n’a que les portes extérieures ; les portes intérieures, je ne les ai pas encore mises, faute de moyens.

Mes enfants sont encore jeunes : l’un étudie en cinquième année primaire, l’autre en troisième et le cadet en deuxième année.

Mes souhaits sont irréalisables, à moins que ma vie ne se prolonge.
Sinon, je n’ai envie de rien d’autre que de vivre encore pour élever mes enfants qui ne sont pas malades.

Mis à part les conséquences du génocide, je n’ai jamais vécu dans des mauvaises conditions ou des circonstances difficiles : mon mari était professeur dans une école secondaire à Butare, CEFOTEC. Il subvenait à tous mes besoins et ceux de nos enfants ; nous ne manquions de rien.

Pour moi, la vie est finie et je ne sais plus quoi faire. Quand je me promène dans la rue, je vois tout le monde me regarder et je me dis qu’ils savent que j’ai le SIDA.
Je n’ai jamais pensé à prendre des antirétroviraux : je n’y crois même pas. Je suis convaincue qu’aucun médicament ne peut agir contre le SIDA.

Pour moi, Dieu seul sait que je ne l’ai pas attrapé par ma faute et il devrait faire un miracle pour que je guérisse. Je sais que c’est vraiment inconcevable et j’évite souvent d’y penser.
Malheureusement, il m’est impossible de rester indifférente face à ma situation : les Hutu ont massacré mon mari et me laissent mourir à petit feu de leur SIDA !

Témoignage recueilli à Butare le 17 mars 2003,
Par Pacifique Kabalisa.