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Témoignage V151

Elle a vécu le génocide comme une longue fuite, sauvée par l’un, abusée par l’autre, toujours menacée.

J’avais 29 ans au moment du génocide. Avant le génocide, j’avais un enfant. Mais quand les massacres ont débuté, son père Hutu est venu me le prendre en me disant « d’aller mourir avec mes frères » et il a sauvé son enfant.

Pendant le génocide, nous nous sommes réfugiés à Kabakobwa. Les Interahamwe sont venus et ont tué uniquement les hommes ; ils ont épargné les filles et les femmes. Ce jour-là, un tueur m’a regardée et m’a demandé si j’étais Tutsi. Je lui ai menti et dit que je ne l’étais pas et il m’a laissé partir.

J’ai immédiatement quitté l’endroit et je me suis enfuie vers la commune de Muganza. En cours de route, j’ai croisé beaucoup de personnes qui me demandaient à chaque fois mes pièces d’identité. Je leur répondais que je les avais perdues. Comme ils ne me connaissaient pas, ils me laissaient poursuivre mon chemin.

Un jour, un jeune garçon parmi eux est venu me demander de l’argent. Je ne portais qu’une jupe et un t-shirt. Il n’a rien trouvé et il m’a alors battue avec un gourdin.
Ensuite, il m’a dit de continuer ma route. Je ne savais pas où je devais aller car il fallait que je me sauve, que je parte très loin de là où on me connaissait. J’avais peur de mourir.

J’ai continué à marcher parce que j’étais toujours dans la commune de Muganza. Je suis arrivée dans une vallée et j’ai croisé un Twa qui venait de récolter des colocases. Il a exigé de moi que je les porte. C’était très lourd, alors un autre homme m’a aidée à les mettre sur ma tête.
Par après, il a supplié le Twa de ne pas me tuer. Le Twa ne m’a pas assassinée mais il a pris mon t-shirt et je suis partie torse nu.

J’ai continué à marcher sans savoir où aller et je suis arrivée à un petit centre. Là, j’ai rencontré d’autres tueurs, qui m’ont arrêtée et m’ont conduite à la fosse commune. Personne ne m’a frappée mais ils m’ont obligée à me jeter dedans. Quand j’ai refusé, ils m’ont poussée et je suis tombée sur les cadavres.

Comme la fosse était profonde, ils m’y ont laissée, croyant que j’allais mourir, mais un homme que je ne connaissais pas est venu et m’a tirée de là.
Il m’a ainsi sauvé la vie et m’a aidée en me montrant le chemin à prendre pour éviter les Interahamwe.
J’ai pris ce chemin qu’il m’avait montré. Je commençais à être fatiguée et je me suis endormie près d’une maison.

Plus tard, le propriétaire de la maison m’a trouvée et il m’a demandé de lui donner de l’argent pour qu’il ne me tue pas. Je lui ai répondu que je n’avais pas d’argent.
Alors, il a enfoncé sa main dans mon sexe en disant que les Tutsi mettent leur argent dans un sachet et le gardent dans leur sexe. Il n’a évidemment rien trouvé mais il a tellement enfoncé sa main que j’ai commencé à saigner. Il me faisait très mal.

Quand il s’est lassé, il a retiré sa main et m’a dit méchamment de partir. J’ai été obligée de me réfugier dans un autre endroit, mais une femme m’a vue et elle a appelé les tueurs.
Ils m’ont emmenée une fois encore vers une fosse commune, mais leur chef a eu pitié de moi et il a empêché les autres de me tuer. Il m’a ensuite montré un chemin que je devais emprunter.

Un peu plus loin, je suis arrivée à une barrière. Plusieurs tueurs m’y ont sérieusement battue mais ils m’ont laissée en vie. A cet endroit se trouvait une autre fille avec qui j’ai continué le chemin jusqu’à Nyaruhengeri. Plus tard, j’ai entendu dire que chez nous, les filles et les femmes étaient épargnées et je suis rentrée.

Arrivée sur place, je ne me sentais pas en sécurité et je me suis cachée dans les champs de sorgho. Un homme m’a trouvée, recroquevillée dans son champ, et il m’a ramenée chez lui pour que je sois sa femme. Il a abusé de moi pendant quelques jours puis je me suis enfuie.

Après le génocide, je n’avais pas d’endroit où vivre.
Notre maison était démolie et par chez nous, je n’étais pas en sécurité. J’ai alors vécu un moment à Rango avec un homme qui m’a engrossée.
Il m’a quittée parce que soi-disant, il n’avait pas assez d’argent pour prendre soin de nous.

Je suis restée seule et quand le propriétaire de la maison que j’occupais est rentré, je suis partie vivre à Sahera dans une salle prêtée aux membres d’ABASA (Association des victimes de viols pendant le génocide – Butare).

Pour le moment, j’y vis avec mes deux enfants. J’ai, en effet, récupéré le premier parce qu’il était maltraité par sa belle-mère. Son père est en prison. Il a peur de moi car il n’a pas voulu me cacher et il m’a demandé si je pouvais témoigner à sa décharge. Je n’ai pas voulu le faire mais je n’ai pas non plus témoigné contre lui.

Le FARG (Fonds National pour l’Assistance aux Rescapés du Génocide) m’a donné une carte pour les soins de santé. Je viens récemment d’être acceptée comme membre d’ABASA, ce qui fait que je n’ai pas encore reçu quoi que ce soit de cette association.

Je n’ai rien pour nous faire vivre, mes enfants et moi-même. Je voudrais avoir une maison.
Je n’ai pas encore fait un test de dépistage du SIDA.

Témoignage recueilli à Butare le 23 octobre 2002,
Par Pacifique Kabalisa.