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Témoignage V153

Le médecin ne lui avait pas dit qu’elle était séropositive, de peur qu’elle se suicide.

J’avais 24 ans au moment du génocide et j’étais dans la ville de Butare, où j’étais venue rendre visite à ma famille. Quand le génocide a commencé, ma cousine est allée se cacher chez son employeur. Son mari était parti au travail et il n’est plus revenu à la maison. Ma cousine non plus d’ailleurs. J’ai appris plus tard qu’ils avaient été tués.

Moi, je suis restée avec leurs deux domestiques, un garçon et une fille. Le garçon était Hutu et la fille était Tutsi. Je suis partie me cacher dans les buissons avec la bonne et nous y avons passé deux jours.
Plus tard, nous nous sommes cachées dans une maisonnette qui se trouvait juste derrière notre maison. Mon frère nous y a rejointes.

Quand nous étions dans cette maisonnette, six hommes sont venus, dont quatre militaires et deux civils. Je ne les ai pas tous reconnus. J’ai seulement reconnu un civil.

Il est actuellement détenu dans la prison centrale de Butare. Il a été dernièrement relâché, parmi ceux qui ont été libérés suite au communiqué de la Présidence de la République.
J’ai fait recours au parquet, aidée par l’Association des Rescapés du Génocide Impuhwe. J’ai pu les convaincre de revoir son dossier et il a été réincarcéré. Il n’avait pas plaidé coupable.

Ces militaires nous ont fait sortir de la maison et ils nous ont battus. L’un d’entre eux m’a entraînée à l’intérieur et les autres sont restés dehors à recevoir des coups. Il est entré avec son collègue et il m’a obligée à m’allonger sur le matelas. J’ai refusé. Il a tout de suite pris sa baïonnette et m’a menacée en me disant qu’il avait pensé à me violer et me laisser en vie, mais que cette fois-ci, il allait me violer et me tuer après.

J’ai été prise par la peur et j’ai cédé. Il a fait ce qu’il voulait et il m’a laissée en train de saigner et de vomir. Après son départ, son collègue m’a gravement battue et il s’est moqué de moi. Il me demandait qui étaient mes parents ; je lui répondais en croyant qu’il allait m’épargner, mais il me frappait encore davantage.

La famille où nous étions nous avait donné de l’argent. J’avais 50.000 francs rwandais sur moi. Cet argent m’a été pris par Nzabamwita.

Après tout ce calvaire, ils ont emmené mon frère et la bonne pour les tuer. J’ai passé encore une nuit et une journée dans cet endroit ; je ne pouvais pas me déplacer.

Après deux jours, j’ai senti que je pouvais bouger doucement et je suis partie pour aller me cacher dans la brousse. Je suis restée longtemps dans de mauvaises conditions, jusqu’à ce que les Inkotanyi me sauvent après la libération de Butare.

Après le génocide, je suis allée me faire soigner. Je me sentais mal. J’avais des écoulements de pus qui sortaient de mon vagin et j’avais aussi des démangeaisons. Le médecin m’a prescrit beaucoup de comprimés, mais il ne m’a pas révélé ma maladie.

Après un certain temps, je me suis mariée. J’ai raconté à mon époux tout ce que j’avais vécu pendant le génocide. Il était lui-même un survivant de la commune de Mubuga, dans la région de Nyaruguru. Il comprenait ma situation.

Pendant ma première grossesse, j’ai eu encore les écoulements dont je t’ai parlé mais cette fois-ci, ils étaient plus abondants. Je suis retournée voir le médecin avec mon mari. On a fait un prélèvement de sang à mon mari et on nous a dit qu’il avait une maladie, mais on ne nous a pas dit laquelle. Le médecin nous a encore prescrit des médicaments. Tout au long de cette grossesse, j’ai eu des menaces de fausse couche et ce, jusqu’à la naissance de l’enfant.

Quand mon conjoint et moi avions des relations sexuelles successives, ma maladie réapparaissait. J’allais toujours voir mon médecin et il me prescrivait des médicaments. J’ai eu les mêmes écoulements pendant la deuxième et la troisième grossesse.

Après la troisième naissance, nous sommes allés nous faire examiner à l’hôpital universitaire de Butare. A ce moment-là, on a fait des prélèvements pour nous deux, mais séparément.
Quand nous sommes allés chercher nos résultats, le médecin m’a demandé ce que j’allais faire au cas où j’aurais contracté le SIDA. Je lui ai répondu que je me suiciderais. Il m’a dit alors que les résultats n’étaient pas encore disponibles. Deux mois ont passé sans réponse.

J’étais trop inquiète. Mon mari avait eu ses résultats, mais il m’avait caché qu’il était séropositif. Je me suis décidée à aller me faire tester à nouveau à Kabutare. Le jour du dépistage, j’ai eu les résultats.
J’avais tellement peur et il y avait de quoi : ils étaient positifs. Je me suis évanouie et quand j’ai repris connaissance, j’ai pris un taxi vélo et je suis rentrée.

J’ai passé deux mois à la maison sans rien faire, attendant la mort. Je me disais qu’il ne me restait rien d’autre à faire. Je perdais la tête en voyant mes enfants qui étaient condamnés à rester seuls et je culpabilisais de les avoir mis au monde. J’ai même voulu me suicider. J’en ai parlé à ma grande sœur qui m’en a empêché. J’ai continué d’en parler avec mes amis, qui m’ont fait revenir à la raison.

Mon mari en était devenu fou. Il n’en parlait à personne et il est devenu alcoolique. Notre foyer était envahi par la mésentente. C’était le désordre total : il m’accusait de l’avoir contaminé.

Par moments, il était très fâché, puis il s’excusait et disait que ce n’était pas de ma faute parce que j’avais été violée et que j’avais été dans l’impossibilité de me défendre. Il me disait qu’avant qu’il ne se marie avec moi, il n’avait jamais eu d’autres partenaires et que c’était moi qui l’avais contaminé. Il me disait qu’il regrettait d’avoir échappé au génocide pour mourir ensuite du SIDA.

Mes enfants sont intacts. Je les ai fait examiner et les résultats se sont révélés négatifs.

Après un certain temps, mon mari est tombé gravement malade et il a rendu l’âme en février 2002. Je ne savais plus vivre avec lui à cause de ses menaces perpétuelles. Je persévérais seulement pour mes enfants, sinon je l’aurais quitté.

Je me suis retrouvée seule avec mes enfants, toujours inquiète pour leur avenir. J’ai essayé de les faire vivre des revenus du restaurant que je tenais avant la mort de mon époux, mais j’ai fait faillite. Je ne savais plus quoi faire ; je ne pouvais pas retourner chez moi, car je n’y avais ni parents, ni maison.

J’ai parlé de mes problèmes à une personne qui m’a engagée comme domestique, tout en pouvant rentrer à la maison. Après trois mois, elle m’a licenciée puisqu’elle voulait quelqu’un qui reste chez elle à la maison pour la nuit.

Jusqu’à présent, je n’ai eu aucun autre job. Je vis toujours dans la maison que nous louions avant la mort de mon mari. Le propriétaire est un gentil vieux, très patient même si je ne trouve pas de quoi payer le loyer régulièrement. Je ne saurais pas quoi faire s’il nous chassait. Mes enfants sont encore très jeunes et l’aîné est en première année primaire.

Je n’ai pas pris d’antirétroviraux, par manque de moyens pour payer le transport. Quand je suis malade, mes enfants sont dans les mains du bon Dieu et des bienfaiteurs. Je mourrai plutôt de chagrin que de maladie.

Je vis dans de mauvaises conditions à tous les niveaux, mais si j’avais au moins une maison où laisser mes enfants après ma mort, je serais un peu soulagée.
Peut-être qu’ils seront aidés par quelqu’un de bonne volonté, mais il faudra qu’ils le trouvent d’abord.

Témoignage recueilli à Butare le 17 mars 2002,
Par Pacifique Kabalisa.