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Témoignage V154

Sachant qu’elle était violée, son mari caché dans la brousse l’a quand même suppliée de rester dans les environs pour lui apporter à manger.

J’avais 33 ans au moment du génocide. Juste au début du génocide, mon mari, qui était Tutsi, s’est caché dans la brousse avec ses trois frères. Les femmes et les enfants se sont mis ensemble dans le domicile de mon beau-frère. Nous, les quatre femmes d’une même famille, nous nous sommes cachées dans la maison de l’une d’entre nous.

Une nuit, les Interahamwe sont venus et nous ont ordonné d’ouvrir la porte. Quand nous l’avons ouverte, ils nous ont demandé de leur montrer où se trouvaient les autres. Nous leur avons dit qu’il n’y avait personne d’autre. Ils nous ont alors dit qu’ils n’allaient pas nous tuer, mais nous violer.

Ils nous ont donc violées à tour de rôle. Nous n’avons reconnu aucun des violeurs parce qu’ils étaient déguisés. La première fois, ils étaient à deux.
Nous avons changé d’endroit et nous nous sommes réfugiées chez mon beau-frère, qui avait été tué dès le début du génocide. Sa femme Hutu était restée là.

Les Interahamwe nous ont poursuivies là-bas et nous ont à nouveau obligées à ouvrir la porte. Ils menaçaient de tirer sur la porte si nous ne l’ouvrions pas. Cette fois-là, seul un homme nous a violées.
Nous avons passé toute une semaine dans cette maison et les violeurs venaient chaque jour. Après un certain temps, nous avons décidé d’aller chercher refuge dans les champs de sorgho.

Comme mon mari et son frère étaient encore en vie, je leur ai dit que je voulais les quitter pour aller dans ma famille Hutu, qui n’était pas menacée. Je ne supportais pas ces viols quotidiens.
Ils m’ont suppliée de ne pas les abandonner puisque personne d’autre n’allait leur apporter à manger. Ils m’ont trouvé un logement chez un voisin Hutu pour que je puisse continuer à les nourrir.

Les Interahamwe m’ont trouvée là-bas mais je leur ai échappé. J’ai couru vers la maison d’un autre voisin.
Quand les violeurs arrivaient, nous avions peur parce qu’ils avaient déjà tué nos enfants et ils cherchaient nos maris pour les assassiner. Ils nous frappaient avant ou après nous avoir violées en nous demandant où ils étaient.

Finalement, nos maris ont aussi été tués. A part cela, ils n’avaient pas d’autres méchancetés particulières, même s’il n’y a rien de plus grave que d’être violée. Ça aurait été mieux de nous tuer au lieu de nous torturer ainsi.

Je ressens encore aujourd’hui les conséquences des viols que j’ai subis : j’ai des douleurs au niveau de la matrice et quand je veux uriner, la miction se fait tout de suite. De même, quand je bois beaucoup, les gouttes d’urine sortent toutes seules quand je me mets debout.

Concernant l’assistance, j’ai une carte du FARG (Fonds National pour l’Assistance aux Rescapés du Génocide) me permettant d’accéder aux soins de santé gratuitement dans les services de santé publics. Je me suis fait soigner et je n’ai plus de douleurs.

Je n’ai aucun problème ni avec mes voisins, ni avec ma famille. Je n’ai pas eu d’autre assistance. Avant, nous avions une association des veuves et autres rescapés de Sahera mais elle n’est plus en fonction.

Pour ce qui est de la sécurité, elle n’est pas totalement assurée : beaucoup de violeurs nous menacent encore parce qu’ils savent que notre localité n’est habitée que par des veuves incapables de lutter contre leurs attaques.

Comme appui, j’aurais besoin de quelque chose qui pourrait m’aider à assurer ma survie à long terme. Je souhaiterais retaper ma maison et lancer un petit commerce.
Je pourrais aussi me lancer dans l’élevage de petit bétail mais je crains que mes animaux soient volés puisque je n’ai plus d’enfants pour les garder.

Témoignage recueilli à Butare le 24 octobre 2002,
Par Pacifique Kabalisa.