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Témoignage V155

Séropositive suite aux viols, ses voisins attendent qu’elle meure pour avoir ses champs.

J’avais 17 ans au moment du génocide. Avant le génocide, je vivais avec mes parents, mes frères et mes sœurs dans la commune de Huye. Nous étions neuf enfants en tout. Pour le moment, il en reste deux : mon frère cadet et moi, car les autres ont été tués avec nos parents.

Au début des massacres, toute ma famille est partie vers la ville de Butare, mais chacun a fui de son côté. Nous avons préféré fuir séparément pour ne pas être remarqués. Quand je suis arrivée au bureau de la préfecture de la province, j’ai remarqué qu’il n’y avait que mon petit frère. Plus tard, j’ai su que les autres membres de ma famille étaient morts.

A la préfecture, il y avait beaucoup de réfugiés venant de partout. Mais c’étaient des femmes et des enfants ; les hommes avaient été tués. Nous y sommes restés plus d’un mois.

Durant mon séjour au bureau de la préfecture, j’ai été violée par beaucoup d’hommes et j’ai vécu avec l’un d’eux pendant trois jours. Je me souviens de six violeurs.
Beaucoup d’autres filles et femmes qui étaient là ont également été violées.

Pour ce faire, on nous amenait derrière les maisons, dans la brousse. Les tueurs venaient chaque jour et prenaient des femmes à violer selon leur choix.
Le groupe d’aujourd’hui pouvait être différent de celui du lendemain. De même, ils pouvaient revenir plusieurs fois dans la journée. Ils étaient violents. L’un d’eux m’a giflée parce que je ne voulais pas coucher avec lui.

L’homme qui m’a possédée pendant trois jours travaillait à la préfecture et habitait à Tumba. Beaucoup d’autres Interahamwe allaient souvent chez lui pour des réunions et ils en profitaient pour me violer, eux aussi. Il m’avait dit que tous les réfugiés de la préfecture avaient été tués, pour me dissuader d’y retourner.

Le troisième jour, comme je ne pouvais pas supporter ce qu’ils me faisaient et que je voulais voir si mon petit frère était réellement mort, j’ai quitté la maison sans tenir compte de ce que m’avait dit l’homme.
Je me suis assise dans son véhicule et je n’ai pas voulu en sortir. Il a fini par accepter de me ramener à la préfecture où j’ai découvert qu’il m’avait menti. Je suis restée avec les autres réfugiés et j’ai retrouvé mon frère, qui était également là.

Un jour, on a envoyé des bus pour nous conduire à Nyange, où nous devions être tués. Mais les tueurs étaient fatigués et n’ont pas su nous tuer. Nous sommes retournés à la préfecture.

Une autre fois, les militaires qui escortaient le préfet nous ont cachées dans un conteneur, mon amie rescapée et moi. A force de nous violer à plusieurs reprises, ils nous considéraient comme leurs protégées. Mon frère a pu échapper à la mort car les tueurs croyaient qu’il était une fille. Il portait une robe qu’il m’avait empruntée.

Plus tard, le préfet a dit que les réfugiés salissaient son bureau et on nous a conduits à Rango. Là-bas, nous étions moins nombreux car quelques-uns d’entre nous ont été tués lorsqu’on était venu prendre les gens pour Nyange. Nous avons passé un mois à Rango et ce sont les Inkotanyi qui nous ont emmenés au stade de Huye.

Après le génocide, je suis allée vivre à Kigali chez mon cousin. Il avait accepté de nous prendre en charge, mon petit frère et moi, mais quelques années plus tard, il est tombé malade et il est mort.

A part mon petit frère et moi, il était le seul survivant de notre famille. Après sa mort, j’ai été obligée de revenir à Butare. En ce moment, mon petit frère apprend la mécanique automobile à Kavumu, à Nyanza.

Je ne pouvais pas rentrer chez moi car la maison avait été démolie. Et puis je ne pouvais pas y aller seule, faute de sécurité. Mon amie avec qui j’étais à la préfecture au moment du génocide, habitait toujours à Butare. C’est elle qui m’a aidée à chercher où me loger. Elle m’a amenée à Tumba chez une femme âgée. Celle-ci m’a hébergée pendant plus de deux ans.

C’est au cours de ces deux ans que je suis tombée malade. Presque chaque jour, j’avais quelque chose : parfois j’avais la malaria ou alors la diarrhée. Plus tard aussi, j’ai eu une éruption cutanée.

Je suis allée faire des examens médicaux en janvier 2002 au centre de Dushishoze pour voir si je n’avais pas le SIDA. Malheureusement, les résultats étaient positifs.

Je souffre également de beaucoup d’autres maladies et j’ai des douleurs au bas-ventre, surtout quand je dois uriner et au moment des règles. Ils m’ont contaminée avec la syphilis, mais les Inkotanyi m’ont donné des médicaments quand je suis arrivée à Rango.

Parfois, le pus revient et je n’arrive pas à marcher. Je crois que je n’ai pas été bien soignée. De plus, je n’ai pas de carte pour me faire soigner. Quand je tombe malade, je cherche un peu d’argent pour acheter des comprimés à la pharmacie.

Pour avoir la carte des soins médicaux donnée par le FARG (Fonds National pour l’Assistance aux Rescapés du Génocide), il faudrait que je me rende à ma commune d’origine.

C’est un long processus et pour le moment, je suis trop malade. Je n’ai pas d’argent pour le transport et même si j’en avais, je ne pourrais pas tenir le temps qu’il faudrait pour avoir les signatures de toutes les personnes habilitées.

Pour le moment, mon frère vit à Kigali et fait du travail temporaire. Parfois, quand il peut, il vient me rendre visite. Nous louons nos champs, car je ne peux plus les exploiter moi-même, mais on ne gagne pas beaucoup : on ne nous donne que 1.000 francs rwandais par an de location.

Quand j’ai un peu de force, je vais sur ma colline d’origine pour voir s’ils ont cultivé les champs. Certains me remboursent mon argent et d’autres pas ; ce n’est pas régulier.

Dans le cadre de l’assistance, les américains m’ont loué la maison que j’occupe pour le moment. Malheureusement, je n’ai su payer que quelques mois.
Pour le moment, j’ai une dette de 4.500 francs rwandais. Je n’ai pas payé depuis trois mois. Ils m’avaient dit de contacter une jeune fille étudiante à l’Université Nationale du Rwanda en cas de besoin, mais ces derniers temps, elle ne vient plus me voir et je ne sais pas pourquoi.

Tout le monde me fuit. Même mes voisins ne s’occupent pas de moi. Les gens me disent à peine bonjour. Si je meurs, personne ne le saura.

Les gens qui ont loué nos champs cherchent à savoir si je suis morte, car ils veulent certainement les occuper définitivement.

J’ai besoin d’argent pour me faire soigner et pour le logement. Et je n’ai rien pour me nourrir. Si je pouvais avoir aussi des ustensiles de cuisine, ça m’aiderait beaucoup car je n’ai qu’une seule casserole.

Témoignage recueilli à Butare le 24 octobre 2002,
Par Pacifique Kabalisa.