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Témoignage V156

Elle maltraite son enfant issu du viol et ne parvient pas à faire le deuil des siens.

J’avais 32 ans au moment du génocide. Avant le génocide, j’étais mariée à un chauffeur qui travaillait pour une société de construction de routes. Nous habitions la province de Kibuye. A la mort du Président Habyarimana, la nuit du 6 avril 1994, j’étais à Kigali où je rendais visite à des amis.

Le génocide a débuté à Kigali juste cette nuit-là. Le matin du 7 avril, nous nous sommes réfugiés dans les bâtiments du collège Saint-André. Deux jours après, les miliciens nous ont attaqués et ont fusillé les gens qui étaient dans la chapelle. Nous nous sommes enfuis vers Mumena.

Les militaires, les gendarmes et les Interahamwe nous ont poursuivies. Les militaires qui étaient parmi les tueurs nous ont fait entrer dans un dépôt et ils ont passé la nuit à nous violer. Nous étions trois femmes à ce moment-là. Ils l’ont fait à tour de rôle. Je n’arriverais pas à les compter tant ils étaient nombreux. L’un sortait, l’autre entrait. Il paraît que certains revenaient plusieurs fois.

Après leur départ, c’était au tour des gendarmes. Ils étaient quatre et je ne les connaissais pas. Tout ce qu’ils faisaient était brutal. Ils nous frappaient violemment, que ce soit pour nous obliger à nous déshabiller ou pour coucher avec nous.

Après ce long calvaire, nous avons quitté cet endroit et nous sommes retournées au collège Saint-André. Il nous était très difficile de nous déplacer car les miliciens nous avaient frappées et avec les viols, c’était encore plus dur.

Arrivées au collège Saint-André, nous avons trouvé un tas de morts. Beaucoup de réfugiés avaient été massacrés et les survivants s’étaient dispersés dans des cachettes à différents endroits.

Ma petite sœur m’a appris que mes deux enfants avaient péri dans l’église de Kibeho. Mes filles vivaient à ce moment-là chez leurs grands-parents à Kibeho. J’étais originaire de cette région.

Nous avions envoyé les enfants là-bas pour étudier, afin d’éviter des déplacements continuels étant donné le fait que leur papa était souvent muté pour son travail. Mes enfants sont morts avec les réfugiés dans l’église qui a été mise à feu par les Interahamwe.

Mes neveux sont venus me chercher et ils m’ont conduite chez eux à Kivugiza. Ils n’étaient pas la cible du génocide parce qu’ils étaient de nationalité zaïroise. Bien que je sois pleine d’amertume suite aux nouvelles que j’apprenais chaque jour sur les gens tués, ces neveux-là m’ont bien accueillie et soignée durant tout mon séjour.

Revenant sur le sort de mon mari, je ne l’ai jamais revu et je ne sais pas comment il a été assassiné. Je sais seulement qu’il était à Kibuye. Dès mon arrivée à Kivugiza, on continuait à fouiller les maisons des Hutu à la recherche de Tutsi.

Les tueurs sont donc arrivés à la maison dans laquelle j’étais cachée. J’étais tellement désespérée que la vie n’avait plus aucun sens pour moi. Quand je les ai entendus demander s’il n’y avait pas par hasard des Tutsi cachés dans la maison, je suis sortie et je leur ai dit que j’étais une vraie Tutsi, de père et de mère Tutsi.

L’une de mes nièces a menti en disant que j’étais une malade mentale et que je venais même de prendre des soins à Ndera. Les assassins sont partis, convaincus de ce que leur avait raconté ma nièce. Je faisais tout mon possible pour énerver mes neveux afin qu’ils me livrent aux Interahamwe, mais ils ont tenu bon.

Suite aux tueries de Rebero, la famille a encore fui. J’ai voulu rester avec leur bonne Tutsi et leurs deux voisins, mais une de mes nièces s’y est opposée. Ils ont trouvé des faux papiers pour la bonne et moi et ils nous ont emmenées avec eux à Butare.

Arrivés à Butare, ma grande sœur m’a conseillé d’aller vivre avec un homme Hutu qui était leur voisin pour qu’il me protège. Il était milicien. Elle me faisait croire que mes enfants étaient encore vivants et que je devais résister pour les élever après le génocide. J’ai accepté mais à contrecœur.

Nous n’avons pas vécu comme un homme et une femme au foyer. Ma nièce s’y était opposée. Elle me disait que la victoire du FPR-Inkotanyi (Front Patriotique Rwandais-Inkotanyi) s’annoncerait sans tarder et que je serais sauvée.
Ma grande sœur m’a conseillé d’aller me cacher chez ce Hutu en cas de danger mais de ne pas être son épouse, car elle ne l’aimait pas. Quand j’allais me dissimuler chez cet homme, il me violait.

A la prise par les Inkotanyi de Rubona, localité qui n’est pas loin de la ville de Butare, les Hutu de Butare se sont réfugiés. La famille qui m’abritait est aussi partie mais moi, je suis restée. Les militaires du FPR m’ont libérée deux jours après.

Quelque temps après la fin du génocide, cet homme dont je te parlais, est rentré d’exil. Il a été emprisonné et après une certaine période, il est tombé malade. Il a été libéré parmi les malades et il est mort du SIDA.

Après avoir appris la nouvelle, j’ai eu peur et je suis allée faire le test de dépistage du VIH/SIDA. C’était le 10 juillet 2001 et les résultats se sont montrés positifs. J’ai eu une telle angoisse que si j’en avais eu la possibilité, je me serais suicidée.

Mes amis m’ont aidée à accepter ce qui m’est arrivé et finalement, je suis arrivée à le supporter. Moi, je me disais qu’il valait mieux mourir parce que je n’avais ni enfants, ni parents pour s’occuper de moi pendant les moments difficiles de ma maladie.

Le dernier homme qui m’a violée m’a engrossée. J’ai accouché en 1995 et l’enfant est également séropositif.
Je prends des médicaments antirétroviraux provenant de l’hôpital de Kabgayi. On m’a dit que l’enfant les recevra également, dès qu’il aura atteint l’âge de 14 ans. Après avoir refusé les médicaments à l’enfant, j’ai perdu la tête.

Quand il me demandait à manger, je ne lui donnais pas pour le laisser mourir. J’étais trop agressive face à ce petit. Quand il m’appelait maman, je lui disais que mes enfants qui pouvaient m’aider étaient morts et que lui n’avait aucune importance pour moi.

J’ai pu surmonter la situation à l’aide de prières, mais pendant la période de deuil en mémoire des nôtres, victimes du génocide, je redeviens comme si tout s’était passé la veille. J’ai l’impression de revivre la situation.

Je rêve toujours de mes enfants ; je vois comment elles auraient grandi aujourd’hui. J’imagine les scènes des atrocités qu’elles ont vécues pendant le génocide et là, je deviens un vrai mort-vivant. Ma vie a été détruite à cent pour cent. Je n’ai plus les personnes, ni les biens matériels.

J’ai habité une maison dans l’agglomération de Rango. Quelques temps après, je suis tombée malade et j’ai été hospitalisée. A mon retour de l’hôpital, j’ai trouvé une maison vide : on avait tout volé, même le lapin que j’élevais.

J’ai été obligée de quitter la maison puisque je ne pouvais pas l’équiper à nouveau et je suis allée vivre avec ma cousine à Ngoma. Elle n’est pas mariée. Elle travaille dans un restaurant et elle se sert de son petit salaire pour payer le loyer et pour nous faire vivre. Elle n’est pas en mesure de résoudre tous mes problèmes mais elle ne me prive de rien lorsqu’elle en a les moyens.

Le FARG (Fonds National pour l’Assistance aux Rescapés du Génocide) fait tout son possible pour couvrir nos frais de soins médicaux, je n’ai rien à leur reprocher. Les maladies opportunistes sont soignées grâce à l’aide du FARG et les antirétroviraux sont donnés gratuitement.

Le FARG n’arrive pas à subvenir à tous nos besoins, mais ce n’est pas par mauvaise volonté. Personne d’autre ne m’assiste. J’ai besoin d’une aide pour démarrer un petit commerce. Je pourrais ainsi facilement résoudre certains problèmes aussi longtemps que le bon Dieu me prêtera vie.

Témoignage recueilli à Butare le 18 mars 2002,
Par Pacifique Kabalisa.