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Témoignage V157

Parmi les juges élus, il y a d’anciens tueurs.

J’avais 22 ans au moment du génocide. A cette époque, je me trouvais à Sahera. C’est là où je suis née et où je vis encore. Au départ, nous étions obligés de nous cacher et notre premier refuge a été les champs de sorgho. Mes parents ont été tués le 4 mai 1994.

Là-bas, dans les champs de sorgho. Je me cachais la plupart du temps avec ma cousine, qui vit aussi au village. Beaucoup d’hommes sont venus traquer les gens à tuer et lorsqu’ils ont découvert notre cachette, ils nous ont violées au lieu de nous tuer.

Je ne saurais pas dire le nombre d’hommes qui m’ont violée. Je me souviens d’un homme, que je n’avais jamais vu, il m’a violée et m’a laissée au milieu des champs.

A un moment donné, les tueurs ont dit que les femmes et les filles ne devaient rien craindre et qu’elles pouvaient rentrer chez elles.

Malheureusement, notre maison était démolie et j’ai été obligée de me cacher dans les ruines des autres maisons détruites ou dans les buissons.
Chaque fois que les tueurs découvraient où j’étais, ils venaient et me violaient. Ce n’était pas les mêmes hommes qui revenaient ; ils étaient à chaque fois différents. Ils venaient sûrement d’autres cellules que la nôtre.

Un jour, un homme est venu et il m’a trouvée dans les buissons. Il m’a ramenée chez lui en me disant qu’il allait me prendre pour épouse.
Je suis restée avec lui pendant deux semaines. Ses parents lui ont dit qu’ils ne voulaient pas de « serpent » chez eux et m’ont chassée. Je me suis retrouvée encore une fois dans les bois à me cacher.

Par après, un autre homme a voulu faire de moi son " épouse ". Nous avons vécu ensemble pendant une période de deux mois. Il était très brutal avec moi. C’était un tueur qualifié. D’ailleurs, sa maison même était un lieu de massacre : d’autres tueurs y venaient non seulement pour les réunions de tuerie mais aussi pour y tuer les gens.

Le premier tueur qui m’avait prise pour femme allait et venait ; je ne savais pas ce qu’il faisait. Je ne suis pas sûre qu’il tuait les gens. Avant la guerre, on se connaissait car on était ensemble dans un groupe de prière appelé « charismatique ».

Quant au second, je ne le connaissais pas. Ce dernier m’avait demandé, avant de se réfugier au Burundi : « Est-ce que tu vas me défendre devant tes frères les Inkotanyi qui vont vaincre ? Tu vois moi aussi je t’ai fait du bien, je ne t’ai pas tuée ». Il voulait que je l’accompagne au Burundi mais j’ai refusé et il est parti sans moi.

Dieu merci, de tous ces hommes qui m’ont violée, je n’ai pas eu d’enfant. Pour le moment, je suis membre de l’ABASA (Association des victimes de viols pendant le génocide – Butare). Nous pouvons causer et nous encourager les unes les autres.

Mais notre association est pauvre parce qu’elle vient juste de démarrer. Nous ne bénéficions donc pas d’assistance matérielle venant de sa part.

Une fois, un agent de l’ARBEF (Association Rwandaise pour le Bien-Etre Familial) est venu dans la maison où se tiennent les réunions avec les membres d’ABASA pour nous faire passer le test du SIDA. Peu de temps après, on m’a dit que je n’avais pas attrapé cette maladie.

Je pense qu’on ne peut pas se fier à ça, car j’ai entendu dire qu’il faut passer ce test au moins trois fois pour être sûr. J’ai enduré beaucoup de choses horribles pendant la guerre et je ne peux pas affirmer que je suis en bonne santé. En effet, je me sens malade.

Je ne dirais pas que nous vivons en parfaite harmonie avec nos voisins Hutu car chaque fois qu’ils nous voient nous réunir dans notre association, ils disent que nous allons vanter notre viol. Et d’ailleurs, quand nous allons à une fête où nous devons nous rassembler en grand nombre, ils nous montrent du doigt en disant : « Regardez les malades du SIDA ! ».

De plus, nous avons un problème avec eux car la plupart d’entre nous occupe les terrains de ceux qui ont tué nos familles ou démoli nos maisons. Mais comme les Gacaca vont commencer, nous allons les dénoncer et cela me fait peur, sachant que moi-même j’occupe un terrain appartenant à des tueurs.

Après le génocide, je me suis mariée avec un homme avec lequel j’ai eu un enfant. J’ai en effet été obligée de me marier, sinon j’allais mourir de faim dans cette maison. Mon mari est agriculteur comme moi.

Je ne bénéficie d’aucune assistance, à part que la maison dans laquelle j’habite a été construite par le Rotary Club. Mais les maisons du village que le Rotary Club nous a fait construire commencent à se détériorer.
Il y a aussi, le PNUD (Programme des Nations Unies pour le Développement) qui nous a donné des machines à coudre, ce qui nous aide à apprendre le métier de couturière.

J’ai des terrains à cultiver et mon mari m’aide à le faire. L’assistance dont nous souhaiterions bénéficier serait utile pour retaper notre maison. Elle a des fissures de partout.

Un autre problème est que les gens qui ont tué les nôtres sont libres, nous avons tout fait pour qu’ils soient arrêtés, en vain. Mais avec les Gacaca, nous allons tout dire, même si les « juges intègres » élus ont été parfois des tueurs.
Nous n’avons pas confiance en eux mais que faire ? Lors des élections, les Hutu se sont élus entre eux et ils étaient majoritaires.

Témoignage recueilli à Butare le 22 octobre 2002,
Par Pacifique Kabalisa.