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Témoignage V160

Ils ont essayé de monnayer leur sécurité mais les Interahamwe ont pris l’argent sans respecter le marché.

J’avais 32 ans au moment du génocide. Avant le génocide, j’étais mariée. Mon mari était cultivateur, comme moi. Il a été assassiné pendant le génocide. J’ai survécu avec nos trois enfants.

Le 7 avril vers minuit, une foule d’Interahamwe nous ont attaqués à la maison. Ils venaient de chez mon beau-frère. Mon mari s’était caché dehors. Quand ils sont entrés, ils m’ont demandé de l’argent et mon mari est revenu pour le leur donner. Ils l’ont pris et l’ont tué. Ils avaient des machettes, des lances et des gourdins.

Après avoir tué mon mari, ils ont pillé nos vivres, dont les haricots et le sorgho. Plus tard, un autre groupe d’Interahamwe a pillé des habits, la radio, les casseroles et les matelas. Mais comme je suis Hutu, ils m’ont laissée tranquille.

Mais ensuite, vers 5 heures du matin, deux Interahamwe sont entrés dans la maison. L’un d’eux m’a poussée contre le mur. Il a enlevé son caleçon, il a monté ma jupe et puis il m’a violée, debout. Après, l’autre a fait la même chose.

J’ai eu peur de rester encore à la maison alors je suis allée chez ma belle-mère. Mon beau-frère était encore vivant et il se cachait sous le lit. Il m’a demandé si j’avais de l’argent pour supplier le chef des Interahamwe de notre cellule de le laisser vivre.
Je lui ai donné 1.000 francs rwandais que j’avais et sa femme Hutu est allée voir le chef des Interahamwe. Celui-ci lui a dit qu’il ne toucherait pas à son mari en retour. Il est alors allé se réfugier chez son beau-père.

Le lendemain, les Interahamwe ont su qu’il était là. Il est allé se cacher ailleurs mais les Interahamwe l’ont retrouvé et l’ont tué. Nous, nous étions encore chez la belle-mère, la porte fermée.

Les Inkotanyi sont arrivés à Nyagatare le 13 avril. Les Hutu ont commencé à aller se réfugier vers la Tanzanie.

Je suis partie avec les enfants et dans le secteur Ndatemwa, tout près de Kiziguro, j’ai croisé des militaires de l’ex-FAR (Forces Armées Rwandaises) qui mangeaient de la viande de chèvre. Ils étaient à côté de la route asphaltée.
L’un d’eux m’a arrêtée et m’a demandé où j’allais. J’ai répondu que je me dirigeais vers la cellule de Nyagashenyi. Il m’a dit de retourner de là où je venais. Je suis alors retournée chez un Hutu. Il était 16 heures.

Pendant la nuit, les Inkotanyi sont arrivés à Kiziguro. Nous avons entendu des tirs de fusils et nous nous sommes réfugiés sur la colline de Murambi.
Nous y avons passé la nuit et le lendemain, les Inkotanyi nous ont rejoints et nous ont dit de rejoindre les autres réfugiés.

Au lieu d’y aller, nous sommes retournés à Kiziguro. Après deux semaines, nous sommes rentrés chez nous. Nous avons occupé des classes de l’école primaire de Gakenke.
Nous y avons passé également deux semaines. Nous allions dans notre bananeraie pour chercher des régimes de bananes que nous mangions.

Les Inkotanyi nous ont fait quitter cet endroit et nous ont conduits à Kiramuruzi derrière le marché. Certains vivaient dans des tentes et d’autres dans des magasins. Là, nous y avons passé trois semaines. Puis, ils nous ont dits de rentrer chez nous.

Ma belle-mère est décédée de maladie à Kiramuruzi. Après sa mort, nous avons occupé sa maison avec mes belles-sœurs. Plus tard, la Caritas m’a donné des tôles et m’a payé un maçon. Notre cellule m’a donné du bois afin que je puisse reconstruire ma maison.
Quand le système des agglomérations a été mis en place, j’ai été obligée de la détruire et je suis allée vivre dans l’agglomération comme les autres.

Comme je n’avais pas les moyens pour construire une grande maison, j’ai construit une hutte que j’occupe actuellement. Mes enfants étudient à l’école primaire, en 2ème et en 3ème année. C’est moi qui paie leurs frais scolaires. Nous vivons de la récolte de nos champs.

Les séquelles du viol sont que mes règles ne sont pas revenues. J’ai aussi des maux de tête incessants. L’AVEGA (Association des Veuves du Génocide) s’occupe d’abord des cas graves. Je n’ai pas fait le dépistage du VIH/SIDA. Je trouve que ce n’est pas intéressant de le savoir.
L’AVEGA ne nous aide en rien sauf pour les médicaments qu’on nous donne.

Mon souhait est de pouvoir me construire une belle et grande maison, de payer les frais scolaires de mes enfants et de m’offrir quelque chose qui pourrait m’aider à survivre. J’aurais également besoin d’une chèvre que j’élèverais.

Témoignage recueilli à Murambi le 17 janvier 2003,
Par Pacifique Kabalisa.