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Témoignage V161

Cachée dans les champs, elle devait parfois manger de la boue ; c’est en buvant à la rivière qu’elle a été surprise par un Interahamwe.

J’avais 16 ans au moment du génocide. Bien avant les massacres, je vivais à Kiramuruzi avec mes parents. J’étais à l’école primaire. Dans notre famille, nous étions six enfants et j’étais la cadette. En 1994, je terminais l’école primaire. Pour le moment, j’ai un niveau de six ans post-primaire, mais j’ai raté le diplôme.

Le lendemain de la mort de Habyarimana, à 7 heures du matin, une troupe de tueurs est venue chez nous et toute la famille a fui, sauf mon père. Nous nous sommes cachés séparément.

Je me suis cachée dans les champs de sorgho, jusque tard dans l’après-midi. Puis, je suis allée me réfugier chez une famille Hutu, mais je n’y ai pas passé la nuit car ils m’ont chassée. Je suis allée dans les buissons où je me suis un peu reposée.

Plus tard, dans la nuit, j’ai été réveillée par des personnes qui fuyaient et je suis partie avec elles. Nous sommes allés à la paroisse de Kiziguro où j’ai vécu pendant deux jours.

Après cela, je suis tombée malade. J’ai été hospitalisée pendant une semaine à l’hôpital de Kiziguro.
Durant mon séjour à cet hôpital, les Interahamwe venaient prendre des gens à tuer. Ils tuaient les malades, leurs gardes et d’autres personnes qui s’y étaient réfugiées. Ils s’assuraient d’abord de savoir si ces gens étaient Tutsi.

Je ne sais pas comment j’ai pu échapper à ces tueries. Les Interahamwe me regardaient et passaient à côté de moi sans toucher à un seul de mes cheveux.

Une semaine plus tard, je suis sortie de l’hôpital avec d’autres gens pour nous cacher dans les buissons. En arrivant dehors, chacun est parti de son côté.
Je marchais sans savoir où aller. Quand j’avais faim, j’étais obligée de manger de la boue.

Je me souviens d’une fois où je suis allée à une rivière pour me désaltérer. J’y ai croisé un Interahamwe que je ne connaissais pas. Il m’a terrorisée et il m’a obligée à coucher avec lui. Il était très brutal. Après ce viol, j’ai beaucoup saigné.

Il est ensuite parti en m’ordonnant de ne pas quitter cet endroit. Un peu plus tard, il est revenu et m’a violée encore une fois. Après, il m’a dit de continuer mon chemin. Je n’arrivais presque pas à marcher. Heureusement, cette nuit-là, les Inkotanyi sont arrivés dans notre localité.

Quand je suis retournée chez moi, j’ai vu qu’on avait détruit ma maison et tué presque toute ma famille. Il ne me reste que deux frères. Le plus âgé nous a d’abord pris en charge, mais après un temps, sa femme ne voulait plus de nous.

Mon autre frère a trouvé une maison dans une agglomération construite par IBUKA. Nous y vivons jusqu’aujourd’hui.
Nous cultivons une partie de nos champs, car l’autre partie est prise par notre grand frère.

Le FARG (Fonds National pour l’Assistance aux Rescapés du Génocide) m’a octroyé une carte pour les soins de santé, mais je ne bénéficie d’aucune autre assistance.

Le mois passé, j’ai fait un dépistage du VIH/SIDA de mon propre gré. Je n’ai pas encore eu de résultats. Je ne me sens pas malade. Quelques temps après le viol, j’ai eu un écoulement de pus mais cela est passé.

Je voudrais avoir une maison à moi car le frère avec qui je vis pourrait vouloir se marier un jour et je pense que ma présence à ce moment là ne sera pas souhaitée.
J’aimerais avoir un capital pour lancer un commerce. Je suis responsable d’une cousine orpheline qui est en troisième année secondaire. Heureusement, le FARG lui paie les frais de scolarité, mais je suis obligée de pourvoir pour tout le reste ; c’est pourquoi je n’ai pas pu continuer mes études.

Témoignage recueilli à Murambi le 21 mars 2003,
Par Pacifique KABALISA.