Centre pour la prévention des crimes contre l'humanité

Accueil / Les témoignages / Témoignage V162

Témoignage V162

Tandis qu’ils la violaient, tous assistaient à l’acte de chacun et faisaient des commentaires.

J’avais 26 ans au moment du génocide. Depuis le début de la guerre de libération menée par le FPR-Inkotanyi (Front Patriotique Rwandais-Inkotanyi) en 1990, il y a eu une lutte remarquable contre les Tutsi.

Même si avant cette période, les Tutsi subissaient une discrimination et des menaces permanentes, elles n’étaient pas aussi ouvertes que celles qui ont commencé en 1990. Avant cette période, il n’y avait pas de menaces brutales et généralisées.

Nous aussi, nous avons été attaqués. J’ai dû aider deux personnes à s’échapper. Elles n’étaient pas connues dans le quartier. Elles étaient venues nous rendre visite. Je les ai fait s’échapper en les conduisant chez ma petite sœur, mariée à un Hutu qui résidait à Bicumbi.

Au déclenchement du génocide de 1994, le 7 avril, nous avions beaucoup de réfugiés à la maison. Mon mari était un pasteur protestant. Le 10 avril, nous avons été envahis par une attaque des Interahamwe. Ils étaient très nombreux.
Certains du groupe qui nous a attaqués sont actuellement réfugiés ; d’autres sont en train de purger leur peine. D’autres encore ont été libérés suite au communiqué du Président de la République.

Parmi ceux qui ont été libérés dernièrement, figure l’auteur de l’assassinat de mon mari. Il avait été emprisonné dans la prison de Ntsinda.
Un autre génocidaire de grand renom a été libéré bien avant. Il était militaire des ex-FAR (Forces Armées Rwandaises). Je ne sais pas pourquoi il a été relâché. Un inspecteur corrompu de la police judiciaire qui travaillait à Muhazi a fait disparaître leurs dossiers.

Revenons à cette attaque. Elle a surpris mon mari et d’autres fidèles de sa religion, qui étaient en train de citer leurs prières. Ils sont sortis de la maison et se sont dispersés. Beaucoup ont été tués. Certains ont pu y échapper de justesse. Mon mari était parmi ceux qui avaient pu s’échapper, mais après deux jours, il a été découvert et tué.

Une autre femme qui était à la maison et moi, n’avons pas pu fuir parce que j’avais un nourrisson. Les miliciens m’ont fait sortir de la maison pour m’emmener dans l’habitation d’un voisin Hutu. J’y ai passé un jour et demi.

Durant le trajet entre notre habitation et celle du voisin, ils ont abusé de moi. C’étaient deux jeunes garçons. Ils m’ont placée dans des buissons au bord de la route. Le premier m’a violée et quand il a terminé, l’autre m’a violée à son tour.

Ensuite, ils m’ont cachée chez un Hutu qui habite actuellement à Muhazi. Tous les trois étaient des miliciens Interahamwe. Après un certain temps, est venu un autre milicien qui était un croyant de notre religion, le grand frère de ceux qui m’ont violée. Il m’a prise chez ce Hutu et il m’a emmenée chez lui.

A peine arrivés chez lui, il est retourné tuer. Il est libre actuellement.
Il nous a cachés, mes enfants et moi. Une nuit, alors qu’il était allé à la barrière, ses camarades sont venus me violer. Quand ils sont arrivés, la femme de l’homme qui nous cachait, m’a dit qu’ils venaient me rendre visite et elle est sortie en me laissant seule dans la maison.

Ces miliciens se sont alors précipités sur moi et ils m’ont tous violée. Ils étaient à côté de moi et assistaient tous à l’acte de chacun d’eux, en faisant des commentaires. Chacun me violait, puis il laissait la place à l’autre, jusqu’à ce qu’ils se sentent satisfaits. Ensuite, ils sont partis.

Les Inkotanyi ont pris la localité quelques temps plus tard. Les miliciens et la famille qui me cachait ont entendu des tirs et se sont sauvés tout de suite.
Je suis restée avec mes enfants dans leur habitation. D’autres miliciens sont venus nous prendre pour nous conduire à Kiramuruzi, une zone qui était dans les mains de l’APR (Armée Patriotique Rwandaise). Il paraît que les militaires de l’APR leur avaient demandé d’y emmener toutes les personnes qui étaient restées dans les foyers.

En cours de route, après avoir traversé Muhazi, ils nous ont laissés entre les mains d’autres miliciens et ils sont partis. Ces derniers étaient avec Mwange, le Bourgmestre de la commune de Murambi qui avait succédé à Gatete.

Ce dernier les transportait dans son véhicule. Comme il avait été un camarade de classe de mon mari, il m’a reconnue. Il a attaché mes enfants et m’a violée en leur présence. Il est actuellement emprisonné dans la Prison Centrale de Byumba. Les autres ont eu peur des tirs des militaires de l’APR qui étaient arrivés tout près et ils ont continué leur chemin. Nous avons poursuivi notre route jusqu’au centre de Kiramuruzi.

Ceux qui m’ont violée ne m’ont pas battue, mais ils m’ont tenaillé la poitrine avec leurs genoux pour m’empêcher de bouger. L’un d’eux m’a forcée à boire un médicament pour les vaches et il en a donné également à mon enfant.
Celui-ci souffre toujours des conséquences de cet acte : quand il tousse, il crache du sang. Je souffre également de beaucoup de maladies et j’ai des problèmes menstruels. La poitrine me fait mal. Je me suis fait soigner à l’hôpital de Rwamagana, mais je ne suis pas guérie.

J’ai passé le test de dépistage du VIH/SIDA, mais j’ai eu peur d’aller chercher les résultats. Les frais des soins médicaux sont payés par l’AVEGA (Association des Veuves du Génocide).

Nous vivons dans une agglomération, dont les maisons ont été construites par le FARG (Fonds National pour l’Assistance aux Rescapés du Génocide). Mais ces maisons ne sont pas du tout solides. La toiture s’est détachée à cause du vent et nous avons été obligés de la refaire nous-mêmes.

J’ai utilisé l’argent d’une organisation nommée African Rights. Cette organisation nous a beaucoup aidés pour payer les frais des soins médicaux. J’ai utilisé l’argent puisque l’AVEGA n’avait pas encore commencé ses activités dans notre région.

Le FARG paie le minerval pour les enfants qui sont à l’école secondaire. J’en ai deux à ma charge. En tout, j’élève treize enfants, dont sept orphelins de notre famille élargie.

Certains parmi ceux qui m’ont agressée ont été traduits en justice. Deux ont été condamnés à la peine capitale. D’autres sont en prison, mais beaucoup d’autres ont été libérés. J’en ai été découragée et je ne dénoncerai plus personne, même dans les juridictions Gacaca. Je ne témoignerai pas non plus. Je ne veux même pas participer aux audiences Gacaca.

Dans notre agglomération, il y a beaucoup de gens qui ont été rapatriés de l’Ouganda. Ils ne comprennent pas et ne veulent pas comprendre notre cause. Ils ne nous portent pas secours en cas d’agression et nous ne pouvons pas leur laisser la garde de nos enfants quand nous ne sommes pas à la maison.

Ma maison est trop petite pour le nombre de gens qu’elle abrite. J’ai besoin de l’agrandir, mais les moyens me font défaut. Tous les enfants à ma charge sont encore très jeunes. J’avais démarré un commerce de vente de lait, mais j’ai dû le suspendre parce que je n’allais pas bien mentalement.
Je souhaiterais qu’on m’aide à redémarrer ce commerce pour pouvoir nourrir mes enfants.

L’AVEGA nous assiste moralement : elle nous donne des conseils et met à notre disposition des conseillères en traumatismes. J’ai moi-même participé à la formation sur le traumatisme et quand je vais mieux, j’aide les autres conseillères.

Je n’ai pas besoin d’aide concernant la justice. J’ai témoigné pour rien. Aujourd’hui, j’ai tout laissé tomber. Selon l’Etat, je suis obligée de cesser de poursuivre les criminels.

Témoignage recueilli à Murambi le 21 mars 2003,
Par Pacifique Kabalisa.