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Témoignage V163

Quand elle a su qu’elle avait le sida, elle a craqué et a beaucoup pleuré.

J’avais 24 ans au moment du génocide. Avant le génocide de 1994, mon père était moniteur en agriculture. Le Bourgmestre l’avait licencié, puis il a été emprisonné et il est mort en prison, suite à une maladie. Mon fils aîné avait été contraint d’aller vivre à Kigali et il y était pendant le génocide de 1994.

Dans notre région, le génocide a débuté le matin du 7 avril. Les miliciens ont commencé par massacrer les Tutsi qui habitaient dans le centre commercial et piller leurs biens. J’étais dans une boutique et je suis tout de suite rentrée à la maison. Elle était vide. Les miliciens avaient attaqué les membres de ma famille et tout le monde était parti se cacher.

Après quelques jours, la situation s’est calmée et mes parents sont rentrés.
Les tueries ont repris le 9 avril. Les Interahamwe nous ont à nouveau attaqués et ils ont saccagé notre maison. Ils l’ont complètement démolie et nous avons fui. Chacun a choisi sa direction. Moi, je suis allée me coucher dans un champ de sorgho, près de notre habitation.

Le lendemain, j’ai quitté le champ de sorgho et je suis allée demander refuge chez des voisins Hutu. Ils m’ont enfermée dans leur maison. La mère et la fille sont parties pour revenir après trois jours. La mère avait averti son fils que j’étais dans la maison.

Pendant leur absence, il ouvrait la maison, il me violait puis il la refermait et repartait. Je ne pouvais pas m’enfuir parce que la porte était fermée et qu’il était plus fort que moi.
Je lui ai demandé de me laisser sortir un instant pour prendre de l’air et je l’ai rassuré en lui disant que je n’irais nulle part. Il m’a laissé sortir et il est allé chercher des bananes dans la bananeraie. J’ai profité de son absence pour m’éclipser.

A quelques pas de là, j’ai rencontré les assassins de la région, qui étaient arrivés depuis longtemps à la recherche de travail. Ils étaient quatre. Ils m’ont arrêtée et l’un d’eux a proposé de me violer pour voir si le sexe d’une Tutsi était comme celui d’une Hutu. Ils m’ont violée à tour de rôle et quand ils se sont sentis satisfaits, ils sont partis.

J’ai quitté cet endroit et je suis allée chez un voisin Tutsi, dont le beau-fils Hutu était un milicien de grand renom. La famille avait déménagé pour aller habiter chez leur beau-fils. J’y ai pu trouver un lit et je me suis couchée. Il y avait également une petite fille qui se cachait.

Leur fille est rentrée à la maison pour chercher des affaires et elle nous a rencontrées. Elle n’a dit à personne que nous étions dans cette maison. Elle nous a donné de quoi manger et de l’eau à boire pendant deux jours. Nous sommes restées enfermées dans cette maison, de sorte que nous n’avons pas su que les militaires de l’APR (Armée Patriotique Rwandaise) avaient pris cet endroit.

C’est ensuite que la mère de la fille avec qui je me cachais est venue nous dire que les Inkotanyi étaient arrivés. Elle nous a demandé d’aller dans une école où étaient rassemblés les autres survivants.

Les militaires ont assuré notre sécurité et venaient souvent causer avec nous pour nous encourager à affronter l’avenir, malgré les mauvais temps que nous venions de traverser.
Quelques jours plus tard, ils nous ont conduits à Kiziguro. Après la libération de tout le pays, ils nous ont laissés rentrer chez nous.

Ceux qui m’ont violée m’ont fortement battue. Je me suis fait soigner et les douleurs ont disparu.
J’ai aussi fait le dépistage du VIH, puisque je pensais qu’un de mes violeurs avait pu me contaminer. Il commettait beaucoup d’adultères et les gens revenus des camps des réfugiés en RdC (République démocratique du Congo – ex-Zaïre) nous disaient qu’il était mort du SIDA.

Je me suis fait examiner en 1999 et les résultats ont révélé que j’avais, en effet, contracté le VIH/SIDA.
Avant de me faire examiner, j’avais mis au monde deux enfants. Je ne les ai pas encore fait examiner. Après avoir su que j’avais le SIDA, j’ai arrêté de concevoir.

Mon mari était séronégatif. Il s’était fait examiner avant moi. Il était militaire à l’APR mais il est mort au front. Après avoir reçu les résultats, il m’a été difficile de me contenir. J’avais peur et j’ai beaucoup pleuré. Depuis lors, je pense à l’avenir de mes enfants.

Je n’ai dit à personne que je suis séropositive, sauf à ma mère. J’ai pris des antirétroviraux et je continue à les recevoir gratuitement à l’hôpital de Rwamagana. J’essaie toujours de me faire soigner rapidement quand je tombe malade et je fais soigner mes enfants. Personne ne me donne de l’assistance.

Je travaille dans la boutique de mon grand frère et je touche 7.000 francs rwandais à la fin du mois. C’est cet argent qui me fait vivre.

Souvent, je sens la mort près de moi et je me demande où iront mes enfants. J’espère que mon frère prendra soin d’eux. Sinon, que va-t-il se passer avec eux ? J’essaie d’épargner une partie de mon salaire pour eux.

Personne parmi ceux qui nous ont causé ces préjudices n’a été traduit en justice. Sauf ceux qui ont pillé nos biens. Nous avons rempli des formulaires pour revendiquer des dommages, mais nous attendons toujours.

Maintenant que je ne me sens pas trop malade et que j’ai encore de la force physique, je souhaiterais recevoir une assistance en médicaments. Si j’avais de l’argent, je commencerais mon propre commerce, de sorte que je puisse construire une maison pour mes enfants et leur payer les frais scolaires. Ils sont encore petits : l’aîné est né en 1995 et le cadet en 1999. Le dernier est encore à l’école maternelle. Nous vivons avec ma mère dans la maison que mon frère lui a construite après le génocide.

En ce qui concerne la justice, je ne vois pas quelle assistance je pourrais demander, car je ne connais pas ceux qui m’ont agressée. Le seul que je connaissais est déjà mort. Peut-être que je pourrais être aidée pour obtenir des dommages ?

Témoignage recueilli à Murambi le 21 mars 2003,
Par Pacifique Kabalisa.