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Témoignage V164

Pour elle, les viols avaient déjà commencé avant 1994.

J’avais 36 ans au moment du génocide. Avant le génocide, j’étais mariée à un agriculteur. Nous vivions dans la commune de Muvumba. Quelques temps avant le commencement de la guerre lancée par le FPR-Inkotanyi (Front Patriotique Rwandais-Inkotanyi) en octobre 1990, j’étais allée chez mes parents à Gitunginka, avec un de mes enfants. Les autres étaient restés avec leur père et ils ont fui vers l’Ouganda.

Ainsi, bien avant le génocide, au temps des emprisonnements de ceux que l’on appelait « les complices des Inkotanyi », nous avons beaucoup souffert. Les Interahamwe venaient piller nos biens, ils nous battaient et ils nous violaient. On ne les connaissait pas. C’étaient des hommes venant d’autres cellules, complices avec ceux de la nôtre.

Le 7 avril, le génocide a donc éclaté et nous avons été contraints de fuir car, le matin, les miliciens avaient commencé à faire leur maudit travail.

Au début du génocide, nous étions en deuil parce que la veille, nous étions rentrés de la cérémonie funéraire de notre tante, la femme de mon oncle paternel. Nous avons entendu les pas des Interahamwe tout près de la maison. Nous avons tout de suite couru. Un vieil oncle est resté et il a été abattu sur-le-champ. Nous avons passé une nuit dans les buissons.

Le génocide de 1994 était un achèvement de ce qu’ils avaient entamé auparavant. Les Interahamwe sont venus battre nos frères et nous violer, mes deux sœurs et moi, à plusieurs reprises. Nous avons donc décidé de ne plus passer la nuit chez nous. Nous y restions pendant la journée et le soir, nous allions nous cacher dans des buissons.

Le lendemain, les enfants ont réclamé de l’eau à boire et je suis allée en chercher chez un voisin Hutu qui était malade. Il venait de passer beaucoup de temps au lit. Son petit frère qui était un Interahamwe qualifié m’a vue et est allé avertir ses collègues, qui se sont précipités pour tuer tous les gens cachés dans les buissons.

Quand j’ai entendu leurs cris, je suis restée chez le voisin et sa femme m’a cachée. Quand son frère est revenu pour me liquider, mon voisin a nié ma présence dans sa maison.

J’y suis restée et une semaine plus tard, les militaires de l’APR (Armée Patriotique Rwandaise) sont arrivés dans la région pour nous sauver. Ils nous ont emmenés à Kiramuruzi.

Après trois mois, nous sommes retournés chez nous. Seules ma mère et moi avons survécu au génocide. Mes trois enfants, qui avaient fui pendant la guerre de libération, vivent en Ouganda chez leurs oncles. Leur père est revenu un peu avant le génocide pour garder les vaches qu’il avait laissées et il a été tué par les militaires des FAR (Forces Armées Rwandaises).

Pour le moment, je vis avec ma vieille mère et les deux orphelins de mes frères. Je ne bénéficie d’aucune aide. Je n’ai pas encore passé le test de dépistage du VIH/SIDA, mais comme tu le vois, je suis malade et je vais souvent à l’hôpital. Quand j’ai un peu de force, j’essaie d’exploiter les champs de mes frères pour nous faire survivre.

Témoignage recueilli à Murambi le 25 février 2003,
Par Pacifique Kabalisa.