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Témoignage V165

Son violeur a été tué parce qu’après trois mois d’abus, il l’a libérée.

J’avais 41 ans au moment du génocide. Bien avant, j’habitais le même endroit. J’y vivais avec mon mari et nos deux enfants. Nous vivions de l’agriculture et de l’élevage, et nous avons mené une paisible vie jusqu’en 1991.

A ce moment, les Interahamwe causaient l’insécurité dans notre localité. Je me souviens qu’en 1991, ils avaient déjà tué ma belle-mère. Suite à cet événement, nous avons donc commencé à fuir.

Nous avions remarqué que seuls les Tutsi étaient recherchés. Beaucoup d’entre nous se faisaient battre ou même assassiner. Nos maisons et nos biens étaient pillés. Nous sommes allés demander refuge à la paroisse de Kiziguro, où nous avons vécu pendant plus de trois mois.

Quand nous sommes retournés chez nous, nous avons essayé de retaper nos maisons détruites par nos voisins Hutu. Dès lors, nous passions rarement les nuits dans nos habitations. Nous vivions dans la crainte constante d’être tués et étions obligés de dormir à l’extérieur, dans les buissons.

Très tôt le matin du 7 avril 1994, nous avons appris par la radio que l’avion de Habyarimana avait été abattu. Mon mari et moi avons jugé bon de fuir à nouveau. Nous avons envoyé les enfants à la paroisse de Kiziguro. Nous avons cru qu’ils allaient être épargnés car quelques années plus tôt, la paroisse avait été notre refuge.

Pendant quelques temps, mon mari et moi sommes restés à la maison. Un jour, vers midi, plusieurs Interahamwe sont venus chez nous. Ils sont passés dans plusieurs maisons et ils ont rassemblé beaucoup de monde. Il n’y avait pas que des Tutsi.
Ils nous ont ordonné de nous aligner. Ils ont commencé à tuer ceux qui se trouvaient devant, en suivant l’ordre. Ils les ont assassinés avec des gourdins et des machettes. Mon mari et moi, qui étions derrière, avons réussi à fuir.

Mon mari a couru vers la maison d’un voisin Hutu et moi, vers notre bananeraie, qui était située non loin de notre maison. Dans la bananeraie, se trouvait un trou qu’on avait creusé pour y enterrer un des animaux domestiques. Je m’y suis cachée et j’y suis restée jusqu’au lendemain soir.

Puis, j’ai décidé d’aller demander refuge chez un voisin Hutu, mais on m’a chassée. Je me suis enfuie vers Kiziguro pour y rejoindre mes enfants.
Le lundi suivant, des prêtres en complicité avec les Interahamwe, nous ont enfermés dans l’église pour soi-disant nous confesser.

Les Interahamwe nous y ont trouvés. Il y avait parmi eux beaucoup de militaires. Ils se sont mis à tuer les gens à coups de machettes, de haches et de gourdins. Ils ont même utilisé des armes à feu. J’ai eu peur quand ils ont dit qu’ils devaient commencer par les plus jeunes, car mes deux enfants étaient là. Ma fille criait fort en m’appelant à l’aide. Je ne savais rien faire et je me suis jetée dans un puits qui contenait de l’eau.

Deux hommes Tutsi et un enfant se sont glissés dedans à leur tour. Dans le puits, il y avait des barres de fer sur lesquelles nous avons posé les pieds pour ne pas être immergés dans l’eau.
Les Interahamwe ont tué tous les autres et nous ont cru noyés. Ils ne sont même pas venus vérifier. Quand nous sommes sortis du puits plus tard, les assassins avaient achevé leur maudit travail et ils étaient tous partis.

Nous avons marché toute la nuit, mais les hommes plus jeunes ne pouvaient pas supporter la lenteur de ma démarche et ils m’ont laissée.
Le lendemain, je me suis intégrée dans un groupe d’Interahamwe de Kibungo qui fuyait vers la Tanzanie. Heureusement, ces gens n’étaient pas de chez nous et ils ne m’ont pas reconnue.

En cours de route, nous avons croisé Mwange, qui était notre Bourgmestre et Mirasano, le conseiller de Kiramuruzi. Ces derniers m’ont reconnue et ils ont dit que je devais être tuée. Un des Interahamwe qui marchait avec moi, a répliqué que je serai sa femme et il m’a prise de force.

Arrivés au camp de réfugiés à Mwanza (Tanzanie), il n’a pas voulu me libérer. Il abusait toujours de moi. Nous avons vécu ensemble pendant trois longs mois.
Plus tard, un Hutu de chez nous est venu au camp pour récupérer sa femme, enlevée par les Interahamwe. Et il m’a fait rentrer au Rwanda.

Nous sommes arrivés à Kiramuruzi. Seules ma belle-sœur et ma mère avaient survécu au génocide.

Plus tard, j’ai su que les Interahamwe du camp de réfugiés de Mwanza avaient assassiné mon violeur parce qu’il avait accepté de me libérer pour que je retourne au Rwanda.

Pour le moment, je vis seule. Un neveu de mon mari, qui n’était pas au pays en 1994, m’a aidée à construire une maison. Malheureusement, il est mort dernièrement, suite à un accident de voiture. Je suis seule et je ne bénéficie d’aucune assistance. Personne ne s’occupe de moi.

Je suis malade et je n’arrive plus à exploiter mes champs. Je n’ai jamais eu l’occasion de faire le dépistage du VIH/SIDA et je ne sais donc pas si je l’ai contracté.

Témoignage recueilli à Murambi le 25 mars 2003,
Par Pacifique Kabalisa.