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Témoignage V166

Elle ne reçoit pas d’assistance et s’en remet à Dieu.

J’avais 44 ans au moment du génocide. Mon mari était agriculteur. Il est mort en 1991, tué par un soldat des ex-FAR (Forces Armées Rwandaises). Son assassin croyait que mon mari avait de l’argent. Il voulait le lui soutirer en l’assassinant.

Je suis restée seule, avec six enfants à ma charge. Malheureusement, deux d’entre eux sont tombés malades et ont rendu l’âme. Quand le génocide de 1994 a débuté j’avais quatre enfants : trois filles et un garçon.

Le lendemain de la mort de Habyarimana, les Interahamwe ont commencé leur travail, à savoir tuer les Tutsi. J’ai appris la mort de Habyarimana par la radio et vers 11 heures, on a commencé à voir les maisons brûler de l’autre côté de notre colline.

Ce jour-là, mes trois filles et moi sommes allées nous réfugier dans les champs de sorgho. Mon garçon m’a échappé et je ne sais pas où il était allé se cacher.

Après une semaine, les tueurs ont découvert notre cachette. Ils m’ont d’abord demandé de l’argent. Je leur ai donné les 10.000 francs rwandais que j’avais sur moi (je vendais en ce temps de la bière de sorgho). Ils n’étaient pas satisfaits et ils ont voulu qu’on aille chez moi pour que je leur en donne plus.

Quand nous sommes arrivés chez moi, j’ai déterré tout l’argent que j’avais. Je ne me souviens plus de la somme exacte que j’ai donnée aux tueurs.
Après cela, l’un d’entre eux m’a dit que je devais aussi coucher avec eux. Je leur ai demandé de me laisser, en leur disant que j’étais une vieille femme, mais en vain. Il a commencé à me violer et les deux autres ont suivi son exemple. Ils m’ont obligée à me coucher par terre dans ma maison.

Après avoir effectué leur besogne, ils s’en sont allés en me disant qu’ils allaient assurer ma sécurité et que personne ne pourrait me toucher. Je ne me suis pas fiée à ces paroles.
Immédiatement après leur départ, je suis retournée dans les champs pour me cacher et rejoindre mes enfants.

Les journées, on allait clandestinement dans les maisons des vieilles qui n’avaient pas pu fuir et elles nous donnaient de quoi nous mettre quelque chose sous la dent. Nous étions obligés de passer les soirées et les nuits dehors.

Nous avons vécu cette minable vie pendant peu de jours car après une semaine, nous avons entendu le bruit de fusillades. Les Inkotanyi n’étaient plus très loin de nous.
Quand ils sont arrivés, ils se sont occupés de nous.

Nous avons d’abord vécu dans des maisons abandonnées par les Interahamwe. Plus tard, chacun essayait de trouver des tôles pour retaper sa maison.

J’ai vécu au départ avec mes trois filles, car mon garçon avait été assassiné pendant le génocide. Maintenant, je n’ai plus que deux filles car l’une d’entre elles a rendu l’âme, suite à une maladie. La plus âgée est mariée et la cadette est en deuxième année de l’école secondaire. Le FARG (Fonds National pour l’Assistance aux Rescapés du Génocide) lui paie les frais de scolarité.

Je suis obligée de subvenir à tous nos autres besoins alors que je n’en ai pas la capacité. J’essaie de cultiver nos champs pour nous faire survivre, mais je suis souvent malade. Je souffre de maux de dos. Je loue les champs que je n’arrive pas à cultiver aux voisins qui sont capables de les exploiter.

Je ne bénéficie d’aucune aide, mais juste après les massacres, l’AVEGA (Association des Veuves du Génocide) nous a donné des casseroles et des assiettes pour la cuisine.

Mes problèmes, je les confie à Dieu. Je ne me fais pas soigner puisque ni l’AVEGA, ni le FARG ne m’a octroyé une carte pour les soins de santé. Je n’ai pas les moyens de faire un dépistage et voir si je souffre du SIDA.

Ceux qui m’ont violée ne sont pas tous incarcérés. Un seul est en prison, tandis que les deux autres sont morts.

Je voudrais bénéficier d’une assistance pour pouvoir payer les soins de santé, pour pouvoir payer un travailleur qui m’aiderait dans les champs et pour réparer l’enclos qui est abimé. Je voudrais aussi faire creuser une fosse pour installer des latrines. Je n’en ai pas et pour le moment, j’utilise celles des voisins, mais ce n’est pas toujours facile.

Témoignage recueilli à Murambi, le 17 janvier 2003,
Par Pacifique Kabalisa.