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Témoignage V167

Elle ne trouve pas les mots pour décrire les atrocités subies et regrette d’avoir survécu à tout cela.

J’avais 21 ans au moment du génocide. Je vivais encore chez mes parents à Nkomangwe. Chez nous, le génocide s’est déclenché le 14 avril 1994. Pendant la nuit du 13 avril, on a commencé à massacrer les Tutsi de Nyarubuye.
Au départ, nous avons fui avec les Hutu, puisque personne ne savait que c’était uniquement les Tutsi qui étaient visés par les massacres.

Après les tueries de Nyarubuye, les Hutu de chez nous ont vu clair. Ils ont compris qu’ils n’étaient pas menacés. Dans notre localité, il y avait beaucoup de réfugiés provenant des communes de Murambi, de Bicumbi et de Gikoro. Les Hutu ont regagné leurs maisons et ils disaient aux Tutsi de partir se réfugier seuls.

Ils nous ont conseillé d’aller au bureau communal de la commune de Muhazi et nous y sommes allés. Nous y avons passé toute la journée et une nuit.

Le lendemain matin, j’ai reconnu nos voisins parmi les meurtriers. Ils ont commencé par violer les femmes et les jeunes filles. Ils nous ont fait sortir dans la cour, en plein air. Ils nous ont alors violées à tour de rôle. Je n’arriverais pas à préciser le nombre de gens qui m’ont violée. Ils étaient si nombreux que j’ai perdu connaissance avant qu’ils ne partent. Je ne sais pas combien de temps ils sont restés.

Je ne sais pas trouver d’explication pour les atrocités que nous avons subies ce jour-là. Ce serait expliquer l’inexplicable.

Quand j’ai repris connaissance, ils étaient déjà partis et j’ai essayé de rejoindre les autres, mais très difficilement. Mes violeurs sont tous en Tanzanie, où ils se sont enfuis après la victoire du FPR-Inkotanyi (Front Patriotique Rwandais-Inkotanyi).

Le même jour, vers 14 heures, un véhicule venant de Ntsinda s’est arrêté près de chez nous. De ce véhicule est sortie une foule de gens armés de machettes, de serpettes, de lances, de pierres et de gourdins.

Au même instant, des fusillades ont commencé. Puis, les gens munis d’armes blanches se sont précipités sur nous pour assommer les blessés et tuer ceux qui n’avaient pas été touchés par les balles. Toutes ces armes m’ont touchée, mais curieusement, je suis restée en vie.

C’était le vendredi 15 avril et je suis sortie du tas de cadavres le lundi 18 avril. Ils sont revenus le dimanche et ils m’ont frappée fort mais le soir-même, je me sentais suffisamment forte et je suis sortie.

À présent, je regrette d’avoir échappé à la mort ce jour-là ! Ceux qui sont morts sont en paix et moi, je suis restée pour souffrir davantage.

Je reviens à nos moutons : ce lundi-là, j’ai vu passer un jeune garçon que je ne connaissais pas. Je l’ai appelé et je lui ai demandé de m’assommer. Il m’a répondu qu’il n’avait jamais tué personne et il a ajouté que ceux qui ont abusé de vies humaines auraient à répondre à leurs actes.

Il m’a dit que selon les rumeurs, les Inkotanyi étaient arrivés à Murambi et que les miliciens allaient enterrer les cadavres. Il m’a conseillé de quitter cet endroit.

Moi, je pensais que ce n’était pas vrai et qu’il voulait tout simplement voir notre réaction. Je lui ai demandé s’il disait vrai parce que je croyais rêver. Il m’a rassurée et il nous a montré un endroit où nous pouvions passer pour ne pas rencontrer les miliciens.

Nous avons marché très lentement. Et arrivés à une petite distance du Bureau Communal, nous avons rencontré beaucoup d’Interahamwe, armés de houes et de râteaux. Ils ont voulu nous assassiner mais j’ai menti en disant que nous étions Hutu et que nous avions fui avec les Tutsi parce que nous ne savions pas qui tuait qui et que nous rentrions chez nous pour soigner nos blessures. Ils nous ont laissés et nous avons continué notre chemin.

Arrivés à Nyarugali, nous avons rencontré d’autres miliciens. J’ai une fois de plus menti en disant que nous étions Hutu. Nous sommes ensuite allés au dispensaire, où nous avons passé la nuit.

A ce dispensaire, il y avait un assistant médical originaire de notre région. Nous nous connaissions. Quand il m’a vue, il nous a dit : « N’ayez pas peur, je ne vous ferai rien ». Il a pansé nos plaies et il a demandé aux militaires de nous transporter à l’hôpital.

Il a menti en prétendant que nous étions des Hutu blessés par les militaires de l’APR (Armée Patriotique Rwandaise). Les militaires regardaient nos plaies en nous disant : « Les Tutsi sont vraiment méchants, mais calmez-vous, nous allons leur faire payer ce qu’ils ont fait ». Ils nous ont déposés à l’hôpital et ils sont partis au front.

C’est à cet hôpital que les Inkotanyi nous ont trouvés. Ces derniers nous ont emmenés à Gahini. Deux de mes petites sœurs y sont décédées, suite à leurs blessures.

Je suis devenue handicapée au sens propre du terme. Je ne sais pas trop comment l’expliquer... Je regrette ma survie puisque j’ai perdu le goût de la vie. Nous, les survivants, nous sommes brisés. Nous vivons une situation accablante, nos plaies s’aggravent chaque jour et nous vivons dans un deuil permanent.

Beaucoup de séquelles que je subis actuellement résultent des coups que j’ai reçus. Quant aux conséquences du viol, je suis guérie. Il ne me reste qu’un ressenti qui ne me quittera plus jamais.

Mon mari est également invalide. Il était militaire. Mais il supporte bien mon état. Je lui ai raconté toute la vérité sur ce que j’ai vécu pendant le génocide. Sinon, il allait croire que j’étais une prostituée renommée, vu l’état de mes parties privées.

Mes voisins ne savent pas que j’ai été violée parce qu’on n’était pas voisins avant le génocide et je ne pourrai jamais leur révéler cela. Je ne me suis pas fait examiner pour voir si j’ai contracté le VIH/SIDA.

Je vis dans une maison construite par le FARG (Fonds National pour l’Assistance aux Rescapés du Génocide) dans une agglomération. C’est aussi le FARG qui paie les frais de scolarité pour mes petites sœurs qui sont à l’école. Il me paye également les frais des soins médicaux, mais je n’ai plus la carte. Les agents l’ont prise pour faire des changements mais ne m’ont pas encore donné la nouvelle.

Tous les gens qui ont tué les miens ont fui en Tanzanie et ils ne reviennent pas parmi les réfugiés rapatriés. Je n’ai donc pas pu les traduire en justice. Mais à l’arrivée des réfugiés Tutsi rapatriés, après la victoire du FPR-Inkotanyi (Front Patriotique Rwandais-Inkotanyi), les militaires de l’APR (Armée Patriotique Rwandaise) avaient un bon cœur et ils étaient émus quand ils entendaient ce que nous avions vécu.

Je souhaiterais obtenir une aide pour démarrer un petit commerce qui pourrait m’aider à subvenir à mes besoins. Mais suite à mon incapacité physique, je ne peux pas m’engager dans d’autres activités demandant de la force.

Témoignage recueilli à Murambi le 21 mars 2003,
Par Pacifique Kabalisa.