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Témoignage V168

Ils se disputaient le droit de la violer en premier.

Mon mari était commerçant mais en 1990, les voisins Hutu l’ont tellement démoralisé qu’il a tout abandonné. Il s’est mis à cultiver, comme moi et nous nous entraidions. Nous avions trois enfants. Dans notre localité, les Tutsi ont été malmenés dès la guerre de libération des Inkotanyi en 1990.

A l’époque, on traitait les Tutsi d’Ibyitso, de « collaborateurs ». Celui qui était jugé pour avoir de bonnes idées ou qui était doté d’une certaine formation était emmené à la prison de la commune et quand ils atteignaient un certain nombre, on les tuait. Nous avons entendu dire qu’ils étaient assassinés à Byumba.

Le 6 avril 1994 dans l’après-midi, nous sommes allés enterrer une voisine décédée. Mon mari était absent car il avait trouvé du travail dans la commune de Muhazi. Et c’est là qu’il a été tué.

Le soir, je n’ai pas allumé la radio parce que j’étais très fatiguée et je me suis endormie assez rapidement.
Le lendemain, j’ai envoyé le domestique à Muhazi. Il est immédiatement revenu. C’est lui qui m’a informée que Habyarimana était mort. J’ai eu très peur et je lui ai demandé d’aller s’informer chez ma belle-mère, qui habitait tout près de chez moi.

Quelques instants plus tard, un voisin Hutu est venu me dire qu’il avait vu un véhicule plein d’Interahamwe qui se dirigeait vers notre centre.
Immédiatement après son départ, le domestique est venu chez moi en pleurant. Il me disait qu’on venait de tuer sa femme. Il habitait la cellule de Nyabisindu et il voulait un refuge. Comme les choses s’aggravaient, je l’ai enfermé chez moi.

J’ai remis deux de mes enfants à ma belle-mère, j’ai mis le troisième sur mon dos et je suis allée me cacher dans les champs de sorgho, non loin de ma maison. J’entendais tout ce qui se passait chez moi, même si je n’arrivais pas à le voir. Plusieurs hommes sont venus et ils ont démoli la porte. Plus tard, j’ai pu entendre qu’ils emmenaient le domestique avec eux.

Alors qu’ils s’éloignaient, je me suis levée pour aller chez ma belle-mère. J’y ai passé la nuit. Durant cette nuit, un groupe de tueurs est venu piller ma belle-mère. Ils m’ont demandé de l’argent et comme je n’en avais pas, ils ont pris tout ce qu’ils voulaient dans la maison en me disant que la mienne avait été vidée.

Le lendemain, vers 8 heures du matin, deux hommes sont entrés dans la maison de ma belle-mère. Ils m’ont trouvée au salon, mais ils ne voulaient pas me tuer. Ils ne m’ont même pas demandé de l’argent. Le premier m’a donné un coup de pied sur la poitrine et je suis tombée sur le dos.
Immédiatement, il est monté sur moi et il m’a violée. Quand il a terminé, l’autre a pris la relève.

Ainsi, après avoir fait leur sale besogne, ils sont partis en emportant avec eux un lit qui n’avait pas encore été pillé. Personne n’est revenu ce jour-là mais le lendemain matin, le samedi, une troupe est venue me demander de l’argent.
Ils sont rentrés bredouilles. En début de soirée, ils sont revenus en emmenant avec eux six femmes Tutsi dont ils venaient de tuer les maris. Ils les ont laissées chez ma belle-mère.

Plus tard, le même soir, trois hommes sont revenus pour nous violer. Ils nous ont prises selon leur choix et ce jour-là, j’ai été violée dans un jardin tout près de la maison.

Quelques temps plus tard, un autre milicien est arrivé. Il était avec deux autres Interahamwe. Il a demandé à ceux qu’ils ont trouvés avec nous comment ils avaient osé commencer à violer les femmes avant leur arrivée. Il leur a dit qu’ils en avaient convenu autrement. Ensuite, il nous a toutes conduites chez lui (c’était sur une autre colline).

Quand son père l’a vu arriver accompagné d’un groupe de femmes, il a eu pitié de nous et il lui a demandé de nous laisser. Il lui disait qu’il ne fallait pas nous emmener loin de chez nous pour nous tuer et que s’il voulait nous assassiner, ce ne serait pas chez lui.
Nous avons passé la nuit chez cet homme et le lendemain, ils nous ont laissé partir.

Nous avons rebroussé chemin et nous sommes toutes rentrées chez ma belle-mère vers 13 heures. Un Hutu est venu nous dire que d’autres femmes Tutsi étaient à l’école primaire de Kiramuruzi. Mais nous avons eu peur d’y aller.

Le lendemain, les Interahamwe nous y ont emmenées. Nous y avons trouvé beaucoup de femmes et d’enfants. Nous avons vécu dans cette école pendant presque une semaine, avant que les Inkotanyi n’arrivent. Nous sommes restées quelques jours de plus avec eux. Ils nous ont soignées et nous ont conduites dans le secteur de Kiziguro.

Nous avons alors habité les maisons des Interahamwe enfuis. Après une semaine, nous sommes retournées à Kiramuruzi, dans la cellule d’Akabuga jusqu’au mois d’août 1995.
Les Inkotanyi nous ont dit de regagner nos cellules respectives, mais comme ma maison était démolie, j’ai préféré vivre dans la cellule de Businde.

Quelques mois plus tard, au mois de novembre, j’ai pu retaper ma maison et j’y suis rentrée. J’avais récupéré des tôles et j’ai pu réparer la toiture car ils n’avaient détruit que la partie du haut.

Pour le moment, je vis avec mes trois enfants, qui sont à l’école primaire, et deux orphelins (les neveux de mon mari), qui sont à l’école secondaire.
Le FARG (Fonds National pour l’Assistance aux Rescapés du Génocide) leur paie le minerval.

Je fournis beaucoup d’efforts pour arriver à les faire survivre. Je cultive nos champs, mais je n’y arrive pas souvent car je suis malade. Je souffre la plupart du temps de la malaria, de maux de ventre et de maux de dos.

Juste après le génocide, j’ai eu un écoulement de pus suite aux viols, mais il s’est arrêté de lui-même. Je ne suis pas allée me faire soigner. J’ai quand même consulté un médecin pour les maux de ventre et on m’a fait un dépistage du VIH/SIDA au cours de l’année 1997. Fort heureusement, je n’ai pas contracté cette maladie.

Pour me faire soigner des autres maladies, j’ai recours à la carte octroyée par le FARG. Je ne sais pas où sont ceux qui m’ont violée. J’ai entendu dire qu’ils sont tous morts.

Témoignage recueilli à Murambi le 17 janvier 2003,
Par Pacifique Kabalisa.