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Témoignage V170

Suite aux viols et aux coups subis, elle est devenue infirme.

J’avais 41 ans au moment du génocide. Bien avant le génocide, je résidais dans la cellule de Nyabisindu, dans le secteur de Nyabisindu, où je m’étais mariée à un homme. Il était instituteur. Moi, j’étais agricultrice et nous avions six enfants.

Depuis longtemps, Gatete, le Bourgmestre, détestait mon mari. Il l’avait fait emprisonner au temps des soi-disant Ibyitso, en 1990. Cette année-là, mon mari avait été emprisonné pendant une semaine et Gatete l’avait libéré sans raison.

Quelques jours après sa libération, Gatete a envoyé quelqu’un pour lui dire d’aller le voir. Il paraît qu’il voulait lui donner une explication. Comme mon mari savait qu’à la commune, on tuait des gens, il n’a pas voulu y aller. Sans tarder, Gatete est venu lui-même chercher mon mari. Il était absent et le Bourgmestre m’a ordonné de lui dire qu’il devait comparaître chez lui.

Quand j’ai dit cela à mon époux, il est allé à Kigali au Ministère de l’intérieur et du développement communal pour demander de l’aide. Le Ministre a convoqué Gatete, mais celui-ci n’a pas voulu y aller.
A son retour de Kigali, mon mari a été licencié de son travail.

Plus tard, on est revenu le prendre et comme beaucoup d’autres Ibyitso, il a été tué. Il est important de signaler que même ceux qui n’étaient pas des Ibyitso, mais des citoyens Tutsi normaux étaient maltraités par les membres du MRND (Mouvement Révolutionnaire National pour le Développement).

Nous avons appris la mort de Habyarimana le matin du 7 avril 1994 et nous avons ressenti une peur terrible. Les voisins Hutu sont venus aiguiser leurs machettes sur notre aiguisoir et ils nous ont dit que c’était la fin des Tutsi.

Je me souviens être sortie de ma maison et que j’ai vu une voiture passer, ainsi que des maisons brûler de l’autre côté de la colline.
Quelques instants plus tard, un voisin Hutu est entré chez moi et nous a dit que les choses étaient beaucoup plus graves qu’on ne le croyait. Il nous a demandé de fuir car Gatete venait d’ordonner que mes enfants et moi soyons tués. Nous avons tous fui vers la maison d’un voisin Tutsi. On voulait mourir avec lui.

Plus tard, nous avons été nous cacher dans une forêt d’eucalyptus la journée et nous rentrions chez notre hôte pour la nuit.

A ce moment, les Interahamwe mangeaient les vaches des Tutsi. Je suis retournée chez moi pour chercher de quoi manger pour mes enfants mais les autres Interahamwe m’ont aperçue.

Un parmi eux a tendu une machette à l’un d’eux. Certains étaient armés de gourdins. Ils m’ont battue puis ils m’ont demandé de l’argent en échange de ma vie. Je leur ai donné 3.000 francs rwandais. Alors ils ont arrêté de me battre. Ils m’ont dit qu’on se reverrait à 20 heures.

Je suis retournée là où se trouvaient mes enfants. Quelques instants plus tard, un voisin Hutu nous a rejoints et nous a proposé de nous emmener à Kiramuruzi. Il avait entendu dire qu’on n’y tuait pas les femmes et les enfants. Il nous a d’abord conduits chez lui pour nous donner à manger, puis il est sorti.

En revenant, il nous a informés qu’on disait dehors qu’il ne restait plus que moi à tuer. Il a dit à sa femme de mettre mon enfant cadet sur son dos et de le ramener chez mes parents à Kiramuruzi.

Immédiatement après sa sortie, les Interahamwe sont entrés dans l’enclos et ont crié mon nom. Je suis sortie en premier pour qu’ils commencent par moi et qu’ils ne tuent pas mes enfants sous mes yeux. Ils m’ont demandé où ils étaient. Je leur ai menti en leur disant que je les avais laissés à l’endroit où nous étions cachés avant. Nous sommes partis ensemble pour les chercher et bien sûr ils n’étaient pas là.

Par après, ils m’ont donné l’ordre de les suivre jusque chez moi. Ils voulaient voir s’il y avait encore de quoi piller. Au moment où nous y sommes arrivés, deux d’entre eux sont entrés avec moi et les deux autres m’ont ordonné de m’allonger par terre. J’ai refusé. J’ai essayé de me débattre, mais ils ont réussi par la force à me mettre par terre. L’un me tenait et l’autre me violait. Il s’est reposé et a recommencé.

Plus tard, ce Hutu qui voulait me sauver est venu et m’a retrouvée par terre. Il leur a donné de l’argent pour qu’ils me laissent et ils sont partis. Il m’a emmenée dans les buissons pour que je m’y repose. Ils m’avaient beaucoup battue : du sang coulait de mes oreilles.

Vers 19 heures, j’ai repris des forces et je suis retournée chez ce Hutu. J’y ai retrouvé mes enfants, toujours en vie. Et à 22 heures, il nous a accompagnés à Kiramuruzi.

Comme nous croisions pas mal d’Interahamwe en cours de chemin, nous avons demandé refuge chez un Hutu qui m’aidait à transporter la marchandise au marché.

Vers 2 heures du matin, il nous a guidés vers Kiramuruzi. Nous sommes ainsi allés chez mes parents. Mais il n’y avait personne, sauf quelques femmes âgées que je ne connaissais pas. Nous y sommes restés jusqu’à l’arrivée des Inkotanyi. Ceux-ci m’ont soignée. Sans eux, je ne serais plus en vie.

Mais je suis devenue infirme. Je n’arrive plus à faire des travaux durs. Je vis avec mes six enfants. Le plus grand travaille à Umutara, le second est invalide, trois sont à l’école secondaire et le cadet est en sixième année primaire.

J’habite une maison construite par l’AVEGA (Association des Veuves du Génocide). Elle nous aide beaucoup et nous assiste entre autres choses pour les soins de santé. Elle nous a aussi donné du matériel ménager. Elle nous assiste aussi moralement par des conseils.

Le FARG (Fonds National pour l’Assistance aux Rescapés du Génocide) paie les frais de scolarité pour mes enfants qui sont à l’école secondaire. Il m’aide aussi pour soigner mon enfant infirme et asthmatique. Je n’ai jamais fait de dépistage du VIH/SIDA.

Je ne demande rien en ce qui concerne la justice car les autorités ont été injustes envers nous en libérant les détenus.

Mon souhait serait d’avoir du bétail à élever car je n’arrive plus à cultiver.

Témoignage recueilli à Murambi le 17 janvier 2003,
Par Pacifique Kabalisa.