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Témoignage V171

Suite à ce qu’elle a vu et enduré, elle souffre, entre autres, de troubles mentaux.

J’avais 27 ans au moment du génocide. Au départ je vivais dans la cellule d’Akarambo, dans le secteur de Kiramuruzi. Je m’y étais mariée avec un homme et nous avions deux enfants. Les problèmes d’insécurité ont commencé dans notre localité vers l’année 1990, avec la guerre de libération des Inkotanyi.

Dans notre commune, ceux qui étaient considérés comme des Ibyitso étaient emprisonnés ou attaqués le soir. On les battait et parfois, on brûlait leurs maisons. La plupart de ceux qui ont été emprisonnés ont été tués par la suite.

Pendant les années suivantes, il y a eu l’avènement des partis politiques. Des réunions étaient organisées. A cette époque, les Tutsi étaient obligés de rester à la maison, sinon ils étaient sérieusement battus.

Un jour, on nous a attaqués chez nous et notre cuisine a été incendiée. Notre Bourgmestre, Gatete, était un homme épouvantable. J’ai entendu dire qu’il est maintenant à l’étranger.

Bien que dans d’autres régions du pays les gens ont été maltraités, je sais que chez nous, cela avait déjà été bien plus grave, même avant 1994. Ceux qui n’avaient pas été tués, étaient malmenés, de façon à ce qu’ils soient parfois obligés de se cacher pendant quelques jours dans la brousse.

Je me souviens d’un voisin dont on avait brûlé la maison. Ces actes horribles étaient commis par les membres du parti MRND (Mouvement Révolutionnaire National pour le Développement). Ils reprochaient aux Tutsi d’être des Ibyitso et disaient que nous avions des membres de famille parmi les Inkotanyi en Ouganda.

Gatete n’était plus bourgmestre en 1994. Il avait été remplacé par Mwange, mais celui-ci commettait les mêmes genres d’actes que son prédécesseur. Et puis, Gatete continuait à donner des ordres qui étaient exécutés à la lettre. On se demandait qui était réellement le Bourgmestre et qui ne l’était pas.

Le lendemain de la mort de Habyarimana, le génocide a débuté chez nous. Les Interahamwe ont commencé à piller la maison d’une vieille dame. Elle a été assassinée. Ceux qui avaient appris la mort de Habyarimana la même nuit se sont réfugiés à l’église de Kiziguro.

Nous ne l’avons su que le lendemain et mon mari s’est enfui chez un pasteur. Plus tard, nous avons rejoint mon mari chez ce pasteur. Il s’y cachait aussi beaucoup d’autres personnes.

Nous croyions que les Interahamwe ne pouvaient pas attaquer la maison d’un homme de Dieu. Mais avant que je n’aille chez lui, une troupe de tueurs m’a trouvée chez moi. Ils se sont mis à piller les matelas, ainsi que du matériel et de l’argent.
Ils m’ont piétinée ; d’autres se sont assis sur moi et ils ont voulu me tuer. Mais l’un d’eux leur a dit que me tuer le matin leur porterait malchance et qu’ils pourraient aussi rater d’autres gens à tuer. Ils m’ont alors laissée et sont repartis.

C’est après cet incident que je suis partie chez le pasteur, où j’ai retrouvé mon mari et d’autres Tutsi. Les Interahamwe traquaient beaucoup plus les hommes et les garçons que les filles et les femmes. Les fils du pasteur étaient eux-mêmes devenus des Interahamwe. Ils venaient lui raconter ce qu’il se passait dehors.

Je n’ai jamais su comment mon mari est mort car à un moment donné, le pasteur l’a emmené avec d’autres hommes vers une école située près de sa maison pour l’y cacher.
De notre côté, nous sommes restés chez lui, mais nous avons trop souffert.

Même les réfugiés Hutu y venaient en groupe de plus de vingt personnes pour prendre les femmes et les filles et les violer sous les yeux de tout le monde.

Beaucoup de femmes ont été violées de la sorte, y compris moi. Ils prenaient même les petites filles. Il y a un milicien qui m’a violée dans la cour de cette maison ; tout le monde l’a vu. Il portait des feuilles de bananier et quand j’ai voulu crier, il a sorti son épée. Alors, je me suis tue et je l’ai laissé faire. Après, il s’en est allé.

A ce moment, j’étais enceinte et j’ai eu des complications suite à ce viol. En août 1994, j’ai mis au monde un enfant qui a aussitôt rendu l’âme. Nous avons été obligés de quitter la maison du pasteur car il nous a chassés. Il voulait y mettre les gens qui venaient de Muhura et qui fuyaient les Inkotanyi.

Cette nuit-là, on entendait le bruit des fusillades. Le génocide avait commencé une semaine auparavant. Le pasteur a finalement fui avec d’autres Hutu.
De notre côté, nous sommes restés dans l’enceinte d’une école primaire.

Nous sommes allés là où le bruit des coups de feu se faisait entendre. Nous avons rencontré des militaires qui ne ressemblaient pas à ceux que nous avions l’habitude de voir. C’étaient les Inkotanyi.
Ils nous ont reconduites à l’école où ils nous ont donné à manger et de quoi nous habiller.

Le comble du malheur est qu’après le génocide, j’ai perdu la raison à cause de tout ce que j’ai enduré. Mon état était grave. J’ai même été à Ndera pour consulter un neuropsychiatre.
Encore aujourd’hui, je souffre de ces troubles, surtout quand je me fâche ou que quelque chose me rappelle ces moments pénibles.

Durant le mois de mai, alors que je revenais de l’hôpital de Ndera, quelqu’un est venu me rendre visite et cette personne m’a violée et mise enceinte.
Je voulais porter plainte mais il m’a demandé pardon et m’a promis qu’il allait m’aider. Comme il n’y avait jamais eu d’autres problèmes entre nous, je lui ai pardonné.

Je souffre de troubles mentaux. Aucun membre de ma famille n’a survécu. Quand je vais me faire soigner, je n’ai personne pour garder les enfants et la maison. Cela me cause des problèmes et me fait beaucoup trop réfléchir. Quand je réfléchis trop à ma situation, je risque de faire une crise.

Je suis devenue infirme et je n’arrive plus à travailler, surtout les travaux durs. Par exemple, je n’arrive plus à cultiver et cela ne fait qu’augmenter ma pauvreté.

Je ne sais pas si j’ai le SIDA parce je ne suis jamais allée faire le dépistage. D’ailleurs, cela ne ferait qu’aggraver la situation.

Pour le moment, je vis dans une maison qui a été construite par l’AVEGA (Association des Veuves du Génocide), mais elle ne l’a pas achevée. J’ai essayé moi-même de la terminer avec le peu d’argent que je pouvais obtenir d’amis, mais je n’y suis jamais arrivée.
Ma maison est toujours en mauvais état aujourd’hui et de plus, elle suinte. Je ne parviendrai pas à la réparer car il paraît que pour la retaper, il me faudrait au moins 46.000 francs rwandais. A part l’aide de l’association AVEGA, je ne bénéficie d’aucune autre aide.

Le FARG (Fonds National pour l’Assistance aux Rescapés du Génocide) ne m’aide en rien. Je n’ai même pas de carte pour les soins de santé.
Le plus grand de mes enfants est en cinquième année primaire, tandis que les deux autres (dont un orphelin de mon frère) sont en première année.

L’AVEGA nous aide beaucoup et même si elle ne donne pas de matériel, elle nous assiste moralement et nous y trouvons des gens qui nous comprennent.

Je ne me suis jamais rendue dans un tribunal pour porter plainte car ce ne serait pas accepté. On me prendrait pour une malade mentale.

Mon souhait serait d’avoir une maison solide et les moyens pour me faire soigner, ainsi que les enfants, lorsque nous tombons malades. Je pourrais aussi lancer un petit commerce si je bénéficiais d’un capital et je pourrais ainsi gagner ma vie sans quémander.

Témoignage recueilli à Murambi le 17 janvier 2003,
Par Pacifique Kabalisa.