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Témoignage V172

Pour elle, les viols ont commencé bien avant le génocide.

J’avais 19 ans au moment du génocide. Nous étions orphelins de père et de mère. Je ne sais pas exactement quand mes parents sont morts, vu que j’étais encore très petite. Je me suis retrouvée chez notre grand-mère quand j’étais un peu plus âgée.

Les voisins nous ont attaqués en 1992 et nous ont demandé de « remettre les fusils que nous avions », parce qu’ils pensaient que tous les Tutsi étaient des complices des Inkotanyi et qu’ils avaient reçu des armes pour combattre les Hutu.

Ce jour-là, ils ont démoli notre maison et nous avons dû fuir pour nous réfugier à Kiziguro. Ils nous ont attaqués pendant la nuit. Ils ont battu ma grand-mère. Nous étions quatre jeunes filles. Ils nous ont battues et violées. Ils étaient nombreux. L’un me violait, puis il partait et un autre venait et ainsi de suite… Et moi, je criais.

Ils nous ont laissées quand ils se sont sentis satisfaits et nous sommes allées demander refuge chez un voisins Hutu. Le lendemain matin, le voisin est allé nous chercher une ambulance qui nous a transportées à l’hôpital de Kiziguro.

Il nous était impossible de manger. On nous a donné des comprimés et nous sommes restées hospitalisées trois jours. Ceux qui nous avaient attaquées étaient armés de massues et c’est surtout les coups qui nous avaient anéanties.

Après notre séjour à l’hôpital, nous sommes allées vivre avec notre grand-mère à Kicukiro chez une tante maternelle. Ensuite, j’ai continué mes études et au début du génocide de 1994, j’étais en première année secondaire.
A ce moment-là, j’étais à Rwagitima, dans l’actuelle province d’Umutara, où j’étais allée rendre visite à ma grande sœur, avec qui je vis actuellement.

Après la mort du Président Habyarimana, pendant la nuit du 6 avril 1994, les Tutsi ont commencé à être massacrés. Les miliciens ont attaqué nos voisins Tutsi et nous sommes allées demander refuge chez des voisins Hutu.

Une dame qui nous avait cachées ne pouvait pas nous garder plus longtemps. Elle nous a trouvé un véhicule pour nous emmener à l’hôtel Akagera. Son mari y était engagé comme chauffeur et on lui avait donné un logement tout près.

Peu de temps après, l’ancien Bourgmestre de la commune de Murambi est venu à l’hôtel. Il a donné l’ordre de massacrer tous les Tutsi qui s’y étaient abrités. Le management de l’hôtel a tenu une réunion pour voir comment ils pouvaient aider les Tutsi à fuir vers la Tanzanie. Ils ont ainsi été conduits vers la frontière.
Arrivés à la rivière Akagera, quand ils s’apprêtaient à traverser la frontière, ils ont été fusillés par des garde-forestiers. Tous sont morts.

Le chef de la police nous a empêchées de partir avec les autres en nous promettant de nous cacher au cas où les tueurs viendraient nous assassiner. Le jour même, il m’a violée. Je ne sais pas s’il a également violé d’autres femmes. Le soir, nous sommes retournées chez le chauffeur.

Vers le début du mois de mai, la région est tombée entre les mains de l’APR (Armée Patriotique Rwandaise). Nous avons fui avec la famille du chauffeur jusqu’en RdC (République démocratique du Congo – ex-Zaïre). Nous vivions dans un camp de réfugiés à Gatare.

Après quelque temps, nous avons dit au chauffeur que nous voulions rentrer au Rwanda. Il nous a laissé partir, mais sa famille y est restée. Nous avons été transportées par les véhicules de l’UNHCR (Agence des Nations Unies pour les Réfugiés).

Je n’ai pas eu de séquelles particulières suite à ces viols, mais il est blessant d’y penser.
Malheureusement, je ne peux rien faire face à cette situation. Je suis condamnée à la vivre.

Nos voisins se montrent coopératifs avec nous ; nous partageons les problèmes et nous nous entendons bien.
Nous habitons dans une agglomération construite par IBUKA. Mais les maisons ne sont pas solides.

Quand j’étais encore aux études, les frais de scolarité étaient payés par le FARG (Fonds National pour l’Assistance aux Rescapés du Génocide) mais actuellement, il ne m’assiste plus. Nous ne sommes pas membres d’AVEGA (Association des Veuves du Génocide) et aucune autre organisation ne nous assiste.

Je n’ai traduit personne en justice parce que je ne vois plus les auteurs des crimes dont j’ai été victime et je n’ai pas pris le temps de me renseigner sur leurs résidences actuelles.

Je souhaiterais avoir une maison à moi puisque je vis chez ma grande sœur.
Aussi, j’aimerais obtenir un fonds pour lancer un salon de coiffure ou un petit commerce. Avec les revenus de ces projets, je pourrais facilement subvenir à mes besoins.

J’ai voulu passer les examens d’Etat comme candidate libre pour avoir mon diplôme d’humanités, mais je n’avais pas assez de moyens pour payer les frais d’inscription.

J’aimerais la poursuite judiciaire de ceux qui ont tué les miens et de ceux qui m’ont violée. Le problème est que ceux que je pourrais identifier ne vivent plus au Rwanda. Selon certains dires, il y en a qui sont en Amérique actuellement : par exemple, un enseignant de l’école primaire de Rwankuba. Les autres, je ne les connaissais pas au moment des faits.

Témoignage recueilli à Murambi le 21 mars 2003,
Par pacifique Kabalisa.