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Témoignage V173

Il l’a violée alors qu’elle avait son enfant sur le dos.

J’avais 28 ans au moment du génocide. Avant le génocide, j’étais mariée et nous avions deux enfants : un garçon et une fille. Mon mari a été assassiné pendant le génocide et je suis restée avec les deux enfants.

Les tueries ont commencé le 7 avril 1994. Le matin, nous avons entendu dire à la Radio Rwanda que Habyarimana était mort.
Mon époux est allé immédiatement chez ses parents et son petit frère, qui habitaient derrière notre maison, pour les mettre au courant de ce qui s’était passé.

Vers 11 heures, un groupe d’Interahamwe a attaqué une maison voisine. Ils ont assassiné le propriétaire et massacré les membres de sa famille, sauf quelques enfants qui ont pu se réfugier à Kiziguro. Mais ils ont été ensuite massacrés là-bas.

Mon mari et moi, nous nous sommes réfugiés séparément. Moi, je suis partie avec mes deux enfants et mon mari s’est dirigé vers Kiziguro. Mais en cours de route, il a été tué par les Interahamwe à Rubumba.

Je me suis cachée dans la brousse et comme j’étais avec mes enfants et qu’ils pleuraient, les Interahamwe m’ont retrouvée et m’ont ordonné de retourner chez moi.
A la maison, ils se sont concertés sur le fait de me laisser en vie ou pas. Ils ont décidé d’aller chercher mon mari et de me laisser en vie. J’ai eu peur de rester chez moi, alors je suis allée demander refuge chez un voisin Hutu. J’ai passé deux jours chez lui.

Le troisième jour, pendant la nuit, trois Interahamwe sont venus. Ils m’ont conduite dans la brousse pour me tuer, mais l’un d’eux leur a menti en disant que notre conseiller avait donné l’ordre de ne pas tuer les femmes.
Je ne connaissais pas cet homme. J’ai appris qu’il était mort après le génocide.

Ils m’ont dit d’aller chez un Tutsi que les Interahamwe avaient tué. Sa femme était encore en vie. Ils nous ont dit qu’ils allaient nous accompagner à l’école primaire.

Le 10 avril, quatre Interahamwe sont venus. L’un d’eux, un homme d’à peu près 25 ans, m’a conduite derrière la maison dans la bananeraie. Je me suis débattue et il m’a frappée avec l’arrière de sa machette.
Il m’a poussée et je suis tombée par terre. Il m’a dit de déposer l’enfant que je portais à côté de moi et m’a dit qu’il ne se souciait pas de l’autre que je portais sur mon dos. Il m’a attrapée par le dos, donc sur l’enfant et il m’a violée.

Après avoir terminé, il est retourné prendre d’autres femmes qui étaient avec moi à cette école. Les trois autres se sont emparé des autres femmes et ils les violaient l’une après l’autre. Ils portaient des machettes et des gourdins et quand ils violaient, ils les déposaient à côté d’eux.

J’ai pu échapper aux trois autres violeurs quand de vieux Hutu sont venus et les ont empêchés de continuer.

Mais le lendemain, ils sont revenus. Ils nous ont accompagnées à l’école primaire des protestants. En chemin, ils m’ont dit qu’ils avaient tué mon mari.
Quand nous sommes arrivés à l’école, ils nous ont placées sur une ligne et nous ont ordonné de nous séparer des petits garçons.

L’inspecteur scolaire et notre conseiller de secteur sont soudainement apparus. Ils nous ont annoncé que les Inkotanyi étaient arrivés et qu’on ferait mieux de se sauver.
Eux, ils sont partis avec les Interahamwe. Nous, nous ne savions pas où aller, donc nous avons ouvert une des classes et nous y avons passé la nuit.

Le lendemain, un obus est tombé sur la cour de récréation et nous avons dû quitter l’endroit vers Kabweja, dans le secteur Rwimitereri, dans la brousse. Nous nous sommes retrouvés avec des Hutu qui s’étaient réfugiés par peur des Inkotanyi. Ils avaient des machettes et ils auraient pu nous tuer.

Le 11 avril dans la matinée, nous sommes retournés à Kiramuruzi et nous y avons rencontré des Inkotanyi qui nous ont ramenés à l’école primaire où nous étions auparavant.
Nous y avons passé la nuit et le lendemain, ils nous ont conduits aux magasins de Murambi. Ils les ont ouverts et nous ont donné des vêtements et des vivres tels que du sel, du riz, du sucre, etc.

Nous y sommes restés pendant deux jours et puis, ils nous ont emmenés à Kiziguro dans les maisons des Hutu qui s’étaient enfuis. Nous étions très nombreux. J’y ai croisé deux de mes belles-sœurs. Elles m’ont informée que trois de mes beaux-frères et leur père étaient eux aussi morts.

Après trois jours, les Inkotanyi nous ont ordonné de retourner chez nous. Comme nos domiciles avaient été endommagés, nous avons occupé les maisons des Hutu de Gakenke jusqu’au mois d’août.
Puis, nous sommes retournés chez nous.

Les murs de notre maison étaient restés malgré tout intacts, alors nous avons cherché des portes, des fenêtres et des tôles dans la brousse, là où les Hutu les avaient jetées.
L’argent que je gagnais en vendant de la bière de banane nous a servi à faire réparer la toiture.

Comme conséquences du viol, j’ai eu des pertes de pus et une descente de la matrice. L’AVEGA (Association des Veuves du Génocide) m’a donné des comprimés mais ça n’était pas suffisant.
Les agents de l’AVEGA m’ont envoyée au CHK (Centre Hospitalier de Kigali) en 1997. On m’y a donné d’autres médicaments forts. J’ai des maux de tête qui ne cessent pas et des douleurs au niveau du dos.

En 1998, j’ai fait le dépistage du VIH/SIDA au CHK, mais je ne suis pas aller récupérer les résultats parce que je n’avais pas les moyens de payer le transport.

J’ai été témoin à charge d’un criminel qui a assassiné ma belle-famille. Il avait 15 ans au moment des faits et bientôt, il va être libéré. Un riche homme qui habite Kigali, a tué mes voisins et il a été emprisonné. Un pot-de-vin a suffi pour le libérer.

Les conseillers de l’AVEGA viennent très souvent et nous empêchent de rester dans l’isolement. Les Hutu font des travaux pour nous, qui demandent de la force comme cultiver, préparer de la bière de bananes, etc.

Mes belles-sœurs se sont remariées et elles s’occupent de moi et de mes enfants quand je tombe malade. Elles se font du souci pour moi.

J’avais une carte du FARG (Fonds National pour l’Assistance aux Rescapés du Génocide) qui est inutilisable selon les infirmières du dispensaire où je me suis présentée.

Mes enfants étudient à l’école primaire. C’est moi qui m’occupe d’eux et qui paie leurs frais scolaires. Nous vivons de la récolte de nos champs.

Mon souhait est d’avoir de l’argent pour faire cultiver une grande parcelle et payer les frais ainsi que le matériel scolaire des enfants. J’ai besoin également d’une chèvre ou d’une vache pour faire de l’élevage.

Témoignage recueilli à Murambi le 17 janvier 2003,
Par Pacifique Kabalisa.