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Témoignage V174

Elle ne sait pas combien de viols elle a subi car elle s’est évanouie après le troisième.

J’avais 19 ans au moment du génocide. Avant les massacres de 1994, je vivais dans le secteur de Nyabisindu avec mes deux parents. J’étais en deuxième année secondaire. Nous étions sept enfants et j’étais la seconde. Nos parents étaient tous les deux cultivateurs et nous ne manquions de rien.

Le 7 avril 1994, un groupe de tueurs est venu chez nous très tôt le matin. Nous ne pouvions rien faire d’autre que fuir.

Deux semaines avant le crash de l’avion de Habyarimana, nous n’étions déjà plus en sécurité. Les Hutu venaient piller les Tutsi pour les faire mourir de faim.

Lors de l’attaque du 7 avril, j’ai couru vers une famille voisine. Le père de famille, un Hutu qui se comportait en ami avec ma famille, m’a chassée ce jour-là.
Pendant la nuit, je suis allée à Kiramuruzi rejoindre une tante paternelle qui y habitait. Elle était mariée à un Hutu. Malheureusement, quand j’y suis arrivée, ma tante avait fui à son tour. J’y ai retrouvé un oncle paternel et ses deux filles, mais ils n’ont pas voulu de moi et ont refusé de m’héberger.

Nous sommes partis nous cacher dans les buissons, à différents endroits. Comme j’avais froid, je suis allée demander refuge tout près de ma cachette. J’étais contente d’y retrouver ma tante, qui s’y était cachée.
Malheureusement j’ai été chassée. De toute façon, ils allaient dénoncer ma tante et moi au cas où je resterais.

Je suis ainsi repartie seule et j’ai vécu pendant deux jours dans la brousse. Le troisième jour, plusieurs Interahamwe ont trouvé ma cachette. Je n’ai reconnu personne parmi eux, car ces hommes n’étaient pas de mon secteur. Ils m’ont ordonné de me coucher sur le dos et l’un d’eux a lié mes deux bras.

Deux autres se sont posés sur mes jambes après les avoir écartées et un autre m’a violée plus de trois fois. Il le faisait violemment. Je ne pourrais pas te dire le nombre de fois qu’il l’a fait car après la troisième fois, je me suis évanouie. Je ne sais donc pas combien d’hommes m’ont violée ce jour-là.

A mon réveil, un vieil homme m’a ramenée chez ma tante, qui avait alors rejoint sa maison. J’ai beaucoup saigné et j’ai eu des écoulements de pus. J’ai essayé de me soigner avec de l’eau chaude. Je suis restée chez ma tante jusqu’à la fin des massacres ; personne d’autre n’est venu me perturber.

Après le génocide, je suis rentrée chez moi. Personne de ma famille n’a survécu, à part une petite sœur qui n’avait que quelques mois pendant les massacres. La maison a été démolie.

J’ai essayé de continuer à étudier, mais je n’ai pas pu terminer. Après la quatrième année, j’ai arrêté. J’ai fait du travail temporaire pour gagner ma vie et subvenir au besoin des deux orphelins dont je suis responsable.
Au départ, nous vivions séparés, dans des familles différentes, mais plus tard, j’ai eu une maison dans une agglomération construite par IBUKA en 2001 et je les ai récupérés.

Pour le moment, j’y vis encore avec les deux orphelins et un enfant que j’ai eu l’an dernier. En effet, je voulais avoir un enfant, mais je ne me sentais pas capable de vivre avec un homme toute ma vie. Quand je suis tombée enceinte, j’ai dit à l’homme qui m’avait engrossée que je ne vivrais pas avec lui et qu’il pouvait faire sa vie avec une autre.

J’ai eu peur de faire un dépistage pour connaître mon état. Je ne me sens pas malade, mais je souffre de maux de ventre depuis le viol.
Quand je tombe malade, je me fais soigner grâce à la carte qui m’a été octroyée par le FARG (Fonds National pour l’Assistance aux Rescapés du Génocide).

Je ne bénéficie d’aucune autre assistance. Je fais du travail temporaire et je fais cultiver nos champs. Je voudrais avoir un capital pour lancer un petit commerce, puisque je n’ai pas de sécurité d’emploi.

Témoignage recueilli à Murambi le 21 mars 2003,
Par Pacifique Kabalisa.