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Témoignage V176

Elle essayait de calmer ses douleurs avec de l’eau chaude.

J’avais 41 ans au moment du génocide. Bien avant le génocide, je vivais dans la même cellule. J’étais mariée à un cultivateur et nous avions neuf enfants. Quelques jours après la mort de Habyarimana, les Hutu ont commencé à tuer les Tutsi.

Nous avons d’abord entendu le bruit des tirs et nous sommes allés nous cacher dans la brousse. Dans ma cachette, j’étais avec deux de mes enfants car les autres s’étaient éparpillés de leur côté.

Nous avons vécu là pendant presque un mois. Nous nous nourrissions de goyaves et d’autres fruits sauvages. Une troupe de tueurs m’a alors découverte dans cette cachette. Trois parmi eux m’ont violée devant mes enfants et ils sont partis en me laissant saigner. Personne d’autre ne m’a touchée.

Mes enfants et moi avons changé de cachette et nous sommes allés nous réfugier dans un autre buisson. Nous avions faim alors nous sommes partis demander asile chez un voisin Hutu.

Malheureusement, quelqu’un nous a repérés et il l’a signalé aux tueurs car quelques jours plus tard, ils sont venus pour nous tuer. Ils n’ont pas trouvé le voisin Hutu. Ils m’ont tabassée ainsi que son épouse, Tutsi comme moi.

Ils sont partis puis sont revenus quelques jours après pour me demander d’aller sarcler leurs champs de haricots. C’étaient presque les mêmes que la fois précédente. Ils m’ont emmenée en me battant très fort, jusqu’à ce que je perde connaissance. Je ne saurais pas dire le nombre d’hommes qui m’a violée ce jour-là.

Quand j’ai repris connaissance, ils étaient tous partis. J’étais toute nue et je saignais beaucoup ; j’avais des blessures presque partout, y compris dans mon sexe.
Je suis retournée chez le voisin Hutu non sans peine. Je souffrais terriblement et j’ai essayé de me soigner avec de l’eau chaude.

Plus tard, quand j’ai repris un peu de force, j’ai fui vers le Congo où j’ai passé une semaine.
Ensuite, je suis rentrée vers ma commune natale, celle de Rusenyi. Je suis allée y rejoindre mon demi-frère Hutu. Je ne craignais plus rien car le génocide touchait à sa fin.

Quand je suis rentrée chez moi, j’ai trouvé ma maison démolie, alors j’ai habité dans une maison d’Interahamwe qui s’étaient enfuis. Plus tard, quand ils sont revenus, j’ai rendu la maison.

J’avais essayé de retaper une partie de la mienne et pour le moment, j’y vis avec trois enfants. Le plus grand de mes enfants est une fille de 25 ans. Elle est handicapée car les balles l’ont fracassée pendant le génocide.
Un autre est à l’école secondaire et c’est le FARG (Fonds National pour l’Assistance aux Rescapés du Génocide) qui lui paie le minerval. La petite est aussi en secondaire et le FARG l’aide également. J’ai aussi en charge deux orphelins.

En mars 2002, j’ai fait un dépistage pour voir si je n’étais pas malade mais malheureusement, je suis séropositive. L’AVEGA (Association des Veuves du Génocide) m’aide pour les soins de santé.

L’association KANYARWANDA, qui défend les droits de l’homme, me soutient en matière de vivres : du lait, de la farine pour la bouillie, etc.

Mais je suis malade. Je n’arrive plus à cultiver nos terrains car les Interahamwe m’ont brisé les côtes. Pour le moment, je loue une partie de nos champs. L’argent que je tire de cette location, je l’utilise pour payer quelqu’un qui exploite l’autre partie et nous arrivons ainsi à survivre.

Les hommes qui m’ont violée se sont enfuis et ne sont plus revenus. Quelques-uns parmi ceux qui étaient dans les différents groupes qui étaient venus pour me tuer, sont en prison. A quoi cela sert-il puisque tous vont être libérés ?

Témoignage recueilli à Kibuye le 13 janvier 2003,
Par Pacifique Kabalisa.