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Témoignage V177

Il lui a d’abord dit qu’elle avait le " choix ", mais quand elle a choisi la mort, il a préféré le viol.

J’avais 21 ans au moment du génocide. Avant le génocide, nous habitions Kigali avec mon mari. Nous venions de passer quatre mois ensemble et quand le génocide a débuté, j’étais enceinte de deux mois.

Le 7 avril dans la matinée, les militaires sont venus chez nous et nous ont demandé nos cartes d’identités. Il y avait trois maisons dans l’enclos et ils nous ont sortis dehors. Ils m’ont tout de suite violée. J’étais donc à l’extérieur, devant mes voisins. Ils étaient plus de six militaires mais après le premier, j’ai perdu connaissance.

De mon mari, ils ont exigé de l’argent ; il est entré et a donné 8.000 francs rwnadais à l’un d’eux. Dans la soirée, mon mari a eu peur. Il m’a conduite dans une maison inachevée qui était derrière la nôtre. J’ai étendu mon pagne par terre et j’ai dormi.

Le lendemain, Sindikubwabo Théodore a été nommé Président de la République et mon époux a cru qu’un temps de pacification arrivait. Je suis alors retournée dans la maison.

Le même jour, des Interahamwe, habillés de pagnes du MRND (Mouvement Révolutionnaire National pour le Développement), nous ont attaqués. Ils avaient des fusils, des petites haches et des baïonnettes accrochés à leurs ceintures.

Ils ont obligé mon mari à sortir de la maison et l’un d’eux m’a blessée entre les jambes avec son épée, en me disant de les écarter. Un autre aussi m’a frappée avec la crosse de son fusil. Il m’a dit d’enlever mes habits et ils m’ont violée.
J’ai été violée par trois Interahamwe ce jour-là. Certains d’entre eux ont emmené mon mari et depuis lors, je ne l’ai plus revu.

Je me suis réfugiée dans des maisons de Tutsi que les Interahamwe avaient assassinés, mais des Hutu qui faisaient la ronde ont vu là où j’étais. Un Interahamwe est venu pendant la nuit. Il a frappé à la porte d’entrée et je n’ai pas ouvert.

Il a cassé la vitre de la fenêtre de la chambre que j’occupais et il m’a vue. Il m’a dit de lui ouvrir, sinon il me fusillerait sur place. Il est entré et il m’a dit de choisir entre mourir et faire ce qu’il voudrait.
J’aurais préféré la mort, mais il a refusé de me tuer. Il m’a jetée sur le lit et il m’a violée. Ensuite, il a utilisé son épée qui était encore dans son fourreau, pour me torturer davantage.

Le lendemain, vers 5 heures du matin, je suis allée demander asile chez une femme Tutsi qui avait épousé un Hutu. Vers 10 heures, les Interahamwe sont venus avec plusieurs Tutsi. Ils m’ont conduite avec les autres dans une fosse commune qu’ils avaient creusée à Nyakabanda. Ils nous ont jetés dedans vivants. Ils ont jeté sur nous de grosses pierres en pensant que nous étions tous morts.

La fosse était couverte avec des morceaux de carrosserie d’une vieille camionnette. Nous y sommes restés un certain temps et vers 16 heures, j’ai vu une dame en train de bouger. Je lui ai dit à voix basse que j’étais en vie, moi aussi. Nous avions mal aux dos et aux côtes.

Nous sommes malgré tout parvenues à sortir par tous les moyens possibles. Nous sommes allées chez un homme Hutu, qui était l’ami de son mari, assassiné par les Interahamwe. Il nous a cachées dans sa garde-robe toute la journée.

Le lendemain dans la soirée, il m’a chassée, prétextant que mon époux était Inkotanyi. Je me suis réfugiée dans une maison de Hutu qui s’étaient réfugiés à Gitarama.
Chaque nuit, j’allais chez une femme qui préparait des beignets et j’en achetais un. J’étais partie avec 4.000 francs rwandais que les Interahamwe n’avaient pas vus.

Le 4 juillet, les Hutu ont commencé à fuir. Le 5 juillet, les Inkotanyi sont arrivés dans cette région. Ils ont ordonné que chacun sorte de sa cachette. Nous avons couru vers eux et ils nous ont emmenés à la paroisse Saint-André.

Après quelques jours, nous sommes rentrés chez nous. Je suis allée chez une cousine de ma mère et sa famille à Kacyiru, mais ils s’étaient réfugiés à Rutare à Byumba.

Vers la fin du mois de juillet, ils m’ont rejointe là-bas et j’y suis restée jusqu’au 17 septembre.

Ensuite, j’ai regagné Kibuye, chez mes parents. Quand j’y suis arrivée, il n’y avait plus que les ruines de notre maison et tout le monde avait été assassiné pendant le génocide. La seule survivante était ma grande sœur, qui s’était mariée à un Hutu dans le secteur de Gitarama. J’ai accouché chez elle et j’ai continué à vivre là-bas.

Je suis partie quand mon enfant avait neuf mois. J’ai occupé la maison d’un militaire des ex-FAR (Forces Armées Rwandaises) où j’ai passé sept mois. Pour survivre, je coupais des régimes de bananes dans le domaine de mon père. Je louais aussi mes champs et quand j’en donnais un à une personne, elle devait en cultiver un autre pour moi. C’est ce que je fais encore actuellement.

Plus tard, mes voisins m’ont aidée à construire une petite maison de deux chambres et d’un salon. J’ai placé au-dessus une tente qui sert de toiture.

Suite aux viols, j’ai fait trois fois le dépistage du SIDA à l’hôpital de Kibuye et les résultats ont été positifs. Le dernier test a été fait en 2000. Je souffre également du foie et des reins.

Je ne connaissais pas ceux qui m’ont violée. La plupart étaient des militaires et le milicien Interahamwe qui m’avait violée n’est jamais revenu, il s’est réfugié au Congo.

L’AVEGA (Association des Veuves du Génocide) m’a donné 20.000 francs rwandais en 2000. Le pasteur Gakwandi Jean, qui travaille pour la Solace-Ministries de l’Eglise épiscopale du Rwanda, siégeant à Kacyiru, a donné une chèvre à chacune des sidéennes victimes de viols.

L’association KANYARWANDA nous aide aussi. La première fois, elle nous a donné cinq kilos de riz et de sucre. La deuxième fois, dix kilos de sucre, un kilo de lait, dix kilos de pâtes jaunes, dix kilos de farine SOSOMA (soja-sorgho-maïs), dix savons de lessive et un litre d’huile. La troisième fois, j’étais malade et je n’ai pas participé à la réunion.

Je n’ai pas de problèmes avec les Hutu ; ce sont eux qui travaillent pour moi.

Mon souhait est d’avoir une maison et des médicaments qui allègent les méfaits du SIDA. Je voudrais avoir aussi des habits pour les trois enfants orphelins que je garde chez moi et je souhaiterais également que leurs frais scolaires soient pris en charge. J’ai besoin également de quelque chose qui pourrait m’aider à survivre.

Témoignage recueilli à Kibuye le 13 janvier 2003,
Par Pacifique Kabalisa.