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Témoignage V178

Jetés dans des fosses communes, les premiers mouraient étouffés et les derniers avaient peut-être une chance d’en sortir.

J’avais 38 ans au moment du génocide. Avant le génocide, je vivais dans la cellule de Nyabinyenga, dans le secteur de Kagabiro. J’étais mariée à un homme qui travaillait comme comptable à la REDEMI (Régie d’Exploitation et Développement des Mines). J’étais employée à la commune de Gitesi.

J’avais mis au monde deux enfants, mais l’un d’eux est mort suite à une maladie. Je suis restée avec ma seule fille, qui était en secondaire au moment du génocide.

Dans notre localité, les massacres ont commencé le lundi 11 avril 1994. La veille, j’étais allée à l’église avec quelques-uns de nos voisins. Quand nous y sommes arrivés, il n’y avait pas de monde comme d’habitude. Le prêtre nous a dit qu’il n’y aurait pas de célébration de la messe et que nous devions rentrer.

En rentrant, nous sommes passés par un centre appelé « Gataka ». Nous y avons trouvé le Bourgmestre de la commune de Gitesi, nommé Karara, en train de tenir une réunion avec la population.
Il leur disait de rester vigilants par rapport à la sécurité.

Le soir, quand nous étions couchés, nous avons entendu des cris et nous sommes sortis voir ce qui se passait. On venait de brûler la maison d’un voisin.
Après, nous avons vu des choses pires et très difficiles à croire, alors nous nous sommes réfugiés avec d’autres voisines et les enfants chez un voisin Hutu. Il habitait non loin de chez moi. Il nous a donné asile et le lendemain, nous sommes rentrés chacun chez soi.

Ce jour-là, vers 15 heures, un groupe de tueurs est venu assassiner un voisin Tutsi. Tous les Tutsi ou presque ont fui vers une colline voisine.
Mon mari a décidé d’aller nous cacher chez un homme auquel il avait offert une vache, sur cette colline.

A ce moment-là, notre fille était restée à l’école, malgré les vacances. Une religieuse avait accepté de s’occuper d’elle. Elle ne rentrait chez nous que pendant les grandes vacances.

Nous sommes donc allés mon mari, son fils qu’il avait eu avant notre mariage et moi chez ce voisin. Et nous y avons passé deux jours. Le troisième jour, le Bourgmestre Karara avait, une fois encore, rassemblé les gens pour une prétendue réconciliation entre les deux parties.

Nous sommes sortis de nos cachettes pour aller écouter le Bourgmestre. Comme il connaissait mon mari, ce dernier lui a demandé de l’emmener dans la ville de Kibuye. Il croyait que là-bas, nous serions plus en sécurité que dans notre localité.
Il est donc parti avec Karara, en me disant qu’il reviendrait nous prendre dès qu’il en aurait trouvé le moyen. Depuis ce jour, je ne l’ai plus jamais revu.

De notre côté, nous ne pouvions plus retourner dans notre refuge car les Interahamwe connaissaient l’endroit et ils nous y auraient tués sans pitié. J’ai préféré me cacher dans la brousse pendant presque un mois. Je me nourrissais de manioc cru que j’allais chercher la nuit. En effet, on ne tuait que pendant le jour. Le soir, les assassins partageaient leur butin et se reposaient.

Mes habits étaient sales et déchirés. Plus tard, je suis partie chez un voisin pour me changer parce que beaucoup de mes vêtements y étaient restés. J’y ai passé la nuit et le lendemain, je suis restée à la maison en gardant un de ses enfants, alors que les autres étaient allés cultiver.

Le matin suivant, une troupe de tueurs est venue. J’ai pu reconnaître ceux qui sont entrés dans la maison. Les autres sont restés dehors.

A l’intérieur, ils se sont avancés vers moi et m’ont dit que je serais pendue si je refusais de coucher avec eux.
Le premier m’a brutalement violée et il a dit aux autres de me laisser parce que je serai tuée par les autres. Ainsi, personne d’autre ne m’a touchée.
Après cela, ils sont partis.

Quand les propriétaires de la maison sont revenus, je leur ai expliqué la situation. Ils ont compati et la maîtresse de maison m’a donné de l’eau chaude pour apaiser mes douleurs.

Quatre jours plus tard, le mari a décidé de m’accompagner vers un endroit où étaient cachés d’autres Tutsis. Il m’a emmenée à Bisesero, dans une école située à Kigarama. Il y avait beaucoup de Tutsi : hommes, femmes et enfants. Nous avons passé la nuit dans les salles de classe.
Très tôt le matin, nous avons été nous cacher dans les buissons. Nous avons vécu de cette manière pendant plusieurs jours.

Je me souviens qu’une semaine après mon arrivée à cette école, nous sommes allés nous cacher à 3 heures du matin dans un puits, où nous étions plus de quinze personnes. Les Interahamwe nous ont surpris dans ce puits. Ils nous ont conduits vers une fosse commune et ils nous y ont jetés les uns après les autres.

C’était dans la matinée. Ils avaient commencé par nous battre et nous blesser avec des massues, des houes, des épées et des machettes. Ceux qu’ils ont jetés les premiers dans la fosse sont morts à cause du poids des autres.

Vers 18 heures, seulement cinq personnes ont pu sortir de cette fosse. D’autres agonisaient ou tentaient vainement de se sauver. Etant blessés nous-mêmes, nous n’avions pas la force de les sortir de là.

Nous sommes retournés à l’école. Nous y avons trouvé ceux qui s’étaient cachés ailleurs que dans le puits. Et nous avons continué à y passer les nuits.
Pendant les journées, nous nous sommes terrés dans nos différentes cachettes. Et nous avons ainsi survécu jusqu’à la fin du génocide.

Les Inkotanyi nous ont d’abord conduits à Kabgayi après nous avoir soignés. J’ai vécu pendant un mois là-bas, puis je suis allée vivre à Kigali.

Je suis revenue à Kibuye au mois de septembre 1995. J’ai retrouvé ma fille le mois de janvier suivant.

J’ai d’abord commencé à travailler comme agent de la commune de Gitesi, comme avant le génocide. Mais trois ans plus tard, il y a eu un licenciement de quelques travailleurs, parmi lesquels je figurais car je n’avais pas de diplôme. En effet, je n’avais fait que quatre ans post-primaire.

Nous avons vécu ma fille et moi dans une maison d’Interahamwe enfuis. Quand les propriétaires sont revenus, j’ai rendu la maison.
J’ai alors loué une maison parce que la mienne était détruite. Jusqu’à ce jour, je vis dans une maison que je loue.

J’ai mis mes champs en location alors je récupère un peu d’argent qui m’aide pour le loyer et à la survie des miens, tant bien que mal. J’élève trois orphelins de ma famille élargie. Ma fille est mariée et elle vit désormais à Butare.

J’ai fait un dépistage pour voir si je souffre du SIDA en août 2001 et je suis séropositive. A la fin du génocide, j’avais une blennorragie mais on m’a soignée à l’hôpital CHK (Centre Hospitalier de Kigali).

Celui qui m’a violée n’est plus revenu après sa fuite. De toute façon, à quoi servirait-il qu’il soit en prison puisque tous les autres vont être libérés ?

Je bénéficie de l’aide de l’association des droits de l’homme KANYARWANDA. On me donne parfois de la farine pour préparer de la bouillie, du lait et quelques fois même, de l’argent.
Je suis aussi dans l’AVEGA (Association des Veuves du Génocide). Mais là-bas, c’est surtout le soutien moral qui compte ; il arrive qu’on y bénéficie parfois d’une petite assistance matérielle.

Témoignage recueilli à Kibuye le 14 janvier 2003,
Par Pacifique Kabalisa.