Centre pour la prévention des crimes contre l'humanité

Accueil / Les témoignages / Témoignage V179

Témoignage V179

Elle est retournée chez elle car elle a peur de rester seule.

J’avais 29 ans au moment du génocide. Avant le génocide, j’habitais Gisenyi avec mon mari et nous avions un petit garçon. Le 7 avril, des militaires ont dit que Habyarimana avait été tué par les Tutsi et qu’eux aussi devaient désormais mourir.

Ils ont fermé les frontières vers Goma pour ne pas se réfugier au Zaïre et le propriétaire de la maison que nous occupions nous a chassés. J’ai été séparée de mon mari et je suis partie seule avec l’enfant que je portais sur mon dos.

Je me suis réfugiée chez des Hutu mais ils m’ont menacée, prétextant que j’étais Inyenzi. J’ai été obligée de me cacher dans la brousse et j’y ai passé deux mois.

Ensuite, je suis partie avec un groupe de personnes qui tentaient d’échapper aux tueurs. En chemin, nous avons croisé des Interahamwe. Ils nous ont demandé de l’argent puis ils nous ont laissé partir. Mais les hommes de notre groupe ont été tués sur place.

A un moment donné aussi, j’ai rencontré cinq Interahamwe, ils ont dit qu’ils allaient me tuer après m’avoir violée. Trois parmi eux m’ont violée à tour de rôle. Ils m’injuriaient, en disant que « nous avions tué leur parent Habyarimana ».
Ils avaient des gourdins, des petites haches, des épées et des machettes. Ils ouvraient les tirettes de leurs pantalons et faisaient tout ce qu’ils voulaient.

Soudain, ils ont entendu les cris d’autres Interahamwe et ils m’ont laissée pour aller voir ce qui se passait. J’étais avec quatre femmes de Bugoyi que je ne connaissais pas.
Elles ont été aussi violées l’une après l’autre et par beaucoup d’Interahamwe.

En cours de route, dans la soirée, j’ai croisé une autre foule d’Interahamwe qui avaiet attrapé d’autres Tutsi. Et ils nous ont tous conduits dans une fosse commune à Byahi.

Certains Interahamwe ont proposé de ne pas tuer les femmes pour les violer avant. Chacun violait le nombre de femmes qu’il voulait.
Au moment où ils faisaient ça, nous avons entendu une grenade tomber à Goma et ils ont dit que c’étaient les Inkotanyi qui attaquaient Gisenyi.

Puis ils sont partis. Nous nous sommes cachés dans des bananeraies et après quelques temps, nous avons entendu dire que les Inkotanyi étaient bel et bien arrivés à Mahoko.

Comme nous étions non loin de la frontière, nous sommes partis vers Goma. C’était le 18 juillet.
Les habitants nous ont donné des habits et des vivres. J’étais chez une femme rwandaise que je ne connaissais pas.

Après deux semaines, les Inkotanyi ont dit que ceux qui voulaient rentrer pouvaient le faire. Je suis retournée à Gisenyi mais seulement pour quelques jours. Je suis revenue ici à Kibuye en février 1995.

Chez moi, c’était dans le secteur de Buye et comme personne n’avait échappé au génocide, j’ai préféré aller dans la ville de Kibuye ; j’avais peur de rester seule.

Actuellement, je vis à Nyamishaba, dans l’agglomération qui a été construite par Caritas. Je suis chez une rescapée qui a accepté de m’héberger.
Quand j’y suis arrivée, les maisons à donner aux veuves étaient terminées.

Ces jours-ci, elle est allée vivre avec sa grande sœur en ville et elle m’a laissé la maison. Je suis avec mon enfant d’avant le génocide et l’autre, qui est né après.

Je perds beaucoup de sang. Je peux passer un mois comme ça, en saignant. Des fois, je vais à l’hôpital. Les médecins m’ont dit que la matrice a été blessée.
J’ai également des maux de tête qui ne cessent pas.

Je n’ai pas fait le dépistage du SIDA parce que si je suis atteinte de cette maladie, mon cœur ne sera plus tranquille.

J’ai été témoin à charge de ceux qui ont tué ma famille, mais ils n’ont pas comparu. Quant à ceux de Gisenyi, je ne les connaissais pas. Les Hutu de chez nous ne sont pas contents que nous ayons fait emprisonner les leurs.

Mes enfants étudient à l’école primaire. L’un est en 3ème et l’autre en 1ère année. Je ne paie pas les frais scolaires parce que je suis pauvre, mais je dois chercher les uniformes et le matériel scolaire.

Je n’ai reçu aucune assistance, sauf les appuis psychologiques des conseillers de l’AVEGA (Association des Veuves du Génocide), qui nous disent de ne pas nous mettre à l’écart des autres.

Mon souhait est d’avoir une maison et de l’argent pour acheter une chèvre, ainsi qu’une vache, que je pourrais faire garder pour moi. J’ai besoin d’argent pour lancer un petit commerce ou ouvrir une boutique.

Témoignage recueilli à Kibuye le 13 janvier 2003,
Par Pacifique Kabalisa.