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Le Rwanda commémore pour la 24e fois le génocide perpétré contre les Tutsis

7 avril 1994 - 7 avril 2018, il y a de cela 24 ans le génocide perpétré contre les Tutsi éclatait au Rwanda, faisant en l’espace de trois mois environ un million de victimes, des Tutsis en très grande majorité. Des Hutus et d’autres personnes qui se sont opposés à ce génocide ont également été tués.

Extrait du témoignage recueilli à Kigali en janvier 1995 par Pacifique Kabalisa

Le massacre fut cruel et nombre de personnes tombèrent par terre, touchées par des balles ou des éclats de grenades. Ils gémissaient de souffrance et appelaient leurs bourreaux pour venir les achever, mais personne ne répondait. Les tueurs continuèrent le massacre avec des armes blanches, notamment des machettes, des sabres, des massues, des lances et des gourdins.

Je gisais par terre, à demi-conscient ; j’avais du sang partout car plusieurs corps étaient tombés sur moi. Un tueur m’a secoué pour vérifier si j’étais morte, je n’ai pas bougé, il a cru que j’étais morte. Il a fouillé mes poches et a pris mon portefeuille dans lequel se trouvaient ma carte d’identité et mon argent. Je ne savais pas où étaient mon mari et nos quatre enfants, j’étais seulement avec le plus petit que je portais. L’enfant n’avait pas été touché par les grenades et les balles. Au moment où le tueur me fouillait, l’enfant a crié : « maman, maman », le tueur l’a asséné un coup de machette, il est tombé, il avait deux ans. Je n’ai plus revu mon époux et nos enfants.

La nuit fut très longue, nous étions trop peu nombreux à survivre, beaucoup de personnes agonisaient, je les ai entendues mener la dernière lutte contre la mort. Une fillette de moins de dix ans est venue vers moi, elle m’avait confondu avec sa tante, elle était tout nue, les tueurs l’avaient dépouillée de ses vêtements. Elle m’a dit qu’elle n’en pouvait plus, que le bain de sang dans lequel elle était assise était très froid alors qu’elle n’avait plus d’habits. Je lui ai demandé de venir poser sa tête sur ma poitrine et les jambes sur les cadavres. Elle m’a dit qu’elle avait trop peur des cadavres pour mettre ses jambes sur eux. Son père gravement blessé était étendu sans mouvement non loin de moi, il lui demanda d’obéir. La fillette accepta, elle se posa sur ma poitrine et commença à me raconter ses histoires d’enfant : “Tante, tu sais que j’étudie à l’école primaire et que je suis toujours la première”.

D’autres petites filles avaient pu survivre au massacre. Vers cinq heures, un assassin est arrivé, il avait une lampe torche. Il a vu ces fillettes et leur a demandé ce qu’elles faisaient là-bas. Elles lui ont répondu avec innocence que leurs parents avaient été massacrés la veille et qu’elles voulaient rentrer à la maison. L’assassin leur a demandé d’attendre qu’il aille trouver des personnes pour les accompagner à la maison. Il est allé appeler les autres tueurs et ils ont tué les fillettes disant que l’enfant d’un cafard était aussi un cafard.

Après avoir assassiné les fillettes, ils se sont mis à achever les autres blessés. Ils avaient réalisé que certaines personnes blessées la veille avaient pu fuir. D’où ils ont décidé de procéder méthodiquement pour exterminer tout le monde en utilisant des machettes et d’autres armes blanches

Commémorer le génocide

Commémorer le génocide, c’est honorer la mémoire de ceux et celles qui ont péri, en évoquant leur vie et la manière dont celle-ci leur a été brutalement et sauvagement arrachée.

Commémorer le génocide, c’est rendre hommage aux survivants, qui, malgré leurs souffrances multiples, manifestent tant bien que mal le courage de vivre.
Commémorer le génocide, c’est saluer le courage exceptionnel des hommes et des femmes qui ont sauvé des personnes visées par l’extermination. Quelques-uns l’ont payé de leur vie.

Commémorer le génocide, c’est dénoncer les auteurs du génocide et les poursuivre devant les juridictions compétentes pour qu’ils répondent de leurs actes.

Commémorer le génocide, c’est documenter ce qui s’est passé, afin que les atrocités commises ne soient pas perdues dans les oubliettes de l’histoire.
Commémorer le génocide, c’est lutter contre la négation de la réalité du génocide perpétré contre les Tutsi du Rwanda en 1994.

Commémorer le génocide, c’est s’engager pour plus de vérité, plus de justice, plus de liberté et plus de respect des droits humains au Rwanda.

Fait à Louvain-la-Neuve,
Le 7 avril 2018

Pacifique Kabalisa